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mardi 27 avril 2010

Cerisiers en fleurs




J'ai déjà eu l'occasion de dire les sentiments que m'inspire l'été et le goût qu'il me donne pour l'Amérique latine. Le printemps aussi m'inspire des rêveries exotiques et dès les premiers bourgeons, je rêve de cerisiers en fleurs et les billets sur le blog de mon amie, Cléophée looking at the sky, sur ce thème accentuent encore ce désir. C'est l'occasion de mettre ici un peu de culture japonaise, culture à laquelle je me suis intéressé d'abord au sujet des jardins secs, puis en lisant Le Livre du thé de Kakuzô Okakura. Culture qui néanmoins reste pour moi absolument mystérieuse, complètement étrange, mais pour cette raison d'autant plus fascinante. Les poèmes courts (tanka, haïku...) sont, à cet égard, tout à fait emblématiques. Je les vois comme de petits grains d'opacité, ou plutôt de petits grains de croustillance. De petites pièces sur des sujets très familiers, mais que la brièveté rend formidablement contingentes. Et c'est cette contingence même qui laisse subodorer, imaginer plutôt d'entrevoir, tout un univers de sens, de pensées et de sensualité.

Je choisis un seul poème, pour ne pas briser cet effet, car cette forme incite à rassembler plusieurs pièces, donnant à chacune le statut d'une strophe et diminuant ainsi l'étrangeté de cette atomicité.
Fleurs de cerisiers
Qui ne connaissez le printemps
Que depuis cette année,
Puissiez-vous ne jamais apprendre
Qu'un jour vous devrez tomber.

(Ki no Tsurayuki, Kokinshû I, 49 ; trad. G. Renondeau in Anthologie de la poésie japonaise classique, Poésie Gallimard, p. 143)
(Crédits photographiques : Photo de Jeffrey Friedl)

mercredi 23 septembre 2009

Des vers et des étoiles

Depuis quelques mois, je suis enclin à accorder une attention toute particulière à l'évocation des étoiles. Cela tient, à n'en pas douter, au hasard des rencontres, et comme ces chansons qui font immanquablement penser à quelqu'un, même si on n'a plus aucun lien avec cette personne, toutes les fois où j'entends parler d'étoile, je ressens une émotion, même si cette émotion n'est plus liée à ce qui la provoquait initialement. Bien sûr, l'image de l'étoile est surabondante dans la littérature (et la chanson) et je ne vais pas me lancer dans un recensement exhaustif de toutes ses occurrences. Toutefois, il est un rapprochement qui m'est particulièrement cher, c'est celui du ver de terre et de l'étoile. Bien sûr, cela évoque inévitablement la lettre de Ruy Blas :

" madame, sous vos pieds, dans l’ombre, un homme est là
qui vous aime, perdu dans la nuit qui le voile ;
qui souffre, ver de terre amoureux d’une étoile ;
qui pour vous donnera son âme, s’il le faut ;
et qui se meurt en bas quand vous brillez en haut. "
(Victor Hugo, Ruy Blas, Acte II, sc. 2)
Pourtant, lorsqu'il m'est arrivé, assez maladroitement au demeurant, d'utiliser cette image, ce n'est pas ce vers (ou ce ver !) que j'avais en tête ; c'était plutôt la chanson que Jacques Larue a écrite sur un air de Charlie Chaplin, et qui était chantée par André Claveau, "Deux petits chaussons" :

"Écoutez cet air
C'est l'histoire banale
De ce ver de terre
Amoureux d'une étoile
Histoire d'enfant
Qui souvent fait pleurer
Les grands"
Ecouter sur Deezer

Depuis, j'ai lu une citation d'Yvan Audouard qui, plus encore que les autres, fait vibrer une corde dans mon coeur :
Les vers de terre s'enfoncent dans le sol pour ne pas tomber amoureux
des étoiles.
(merci à Francis Baux pour cette belle citation)

Surtout, il y a une chanson que j'écoute plusieurs fois par jour. Chaque année, au début de l'été, j'ai la même envie : je mets mon panama sur ma tête, je coupe un puro (pas toujours cubain, car, pour une raison étrange, le Honduras ou Saint Domingue me semblent plus exotiques) et je me mets à écouter de la musique "latina". J'ai ainsi passé l'été 2008 avec Compay Segundo en boucle sur mon autoradio. Cette année, j'ai eu envie de tango, sans doute parce que j'avais Borges dans la tête au moment de ce choix et c'est donc à Carlos Gardel qu'est échue la tâche immense d'accompagner mes nombreuses heures au volant et d'alimenter mes rêveries. Et il faut reconnaître qu'il s'est merveilleusement acquitté de cette tâche !

Je l'avoue, il est un peu malhonnête de mettre ce texte avec ceux qui parlent de vers de terre et d'étoiles. Mais après tout, j'ai assez souvent regretté des traductions approximatives pour me permettre de profiter de ces approximations quand ça me fait plaisir... Ici, il ne s'agit pas d'un ver de terre, mais d'un ver luisant... Mais qu'importe !

Je dis que j'écoute cette chanson plusieurs fois par jour et ce n'est pas exagéré du tout. Il m'arrive de l'écouter 30 fois dans la journée et je suis étonné de tous les rêves qu'elle suscite en moi. J'entends une jeune fille parler d'un morceau de feu d'artifice qu'elle a trouvé dans ses cheveux après un spectacle et c'est aussitôt le ver luisant curieux qui me vient à l'esprit. J'entends quelqu'un dire qu'il regrette le rire d'une de ses amies et voici "el amparo de tu risa leve que es como un cantar". Que dire des étoiles jalouses ? Et j'ai si souvent pensé "Como rie la vida si tus ojos negros me quieren mirar" ! Je partage avec vous cette chanson, qui pourra rebuter par son côté très classique, mais que je tiens pour un puits inépuisable de poésie.

Je n'ai pas trouvé de traduction française de ce texte. J'ai donc traduit moi-même, en m'aidant d'une traduction anglaise d'Alberto Paz. Cette traduction n'a aucune prétention, je n'ai que des souvenirs scolaires fort vagues de la langue espagnole et il faut plus voir ma "traduction" comme une liste de vocabulaire que comme une véritable traduction.

"Acaricia mi ensueño
el suave murmullo de tu suspirar.
Como rie la vida
si tus ojos negros me quieren mirar.
Y si es mio el amparo
de tu risa leve
que es como un cantar,
ella aquieta mi herida,
todo todo se olvida.

El día que me quieras
la rosa que engalana,
se vestirá de fiesta
con su mejor color.
Y al viento las campanas
dirán que ya eres mía,
y locas las fontanas
se contaran su amor.

La noche que me quieras
desde el azul del cielo,
las estrellas celosas
nos mirarán pasar.
Y un rayo misterioso
hara nido en tu pelo,
luciernaga curiosa que veras
que eres mi consuelo.

El día que me quieras
no habra más que armonía.
Será clara la aurora
y alegre el manantial.
Traerá quieta la brisa
rumor de melodía.
Y nos daran las fuentes
su canto de cristal.

El día que me quieras
endulzara sus cuerdas
el pajaro cantor.
Florecerá la vida
no existira el dolor

La noche que me quieras
desde el azul del cielo,
las estrellas celosas
nos mirarán pasar.
Y un rayo misterios
hará nido en tu pelo.
Luciernaga curiosa que veras
que eres mi consuelo."

("El día que me quieras", paroles d'Alfredo Lepera)
(Il caresse mon rêve, le doux murmure de tes soupirs.
Comme la vie rit, si tes yeux noirs veulent me regarder.
Et si l'abri de ton rire léger, semblable à un chant, est à moi, il apaise ma blessure ; tout, tout est oublié

Le jour où tu m'aimeras, le décor de roses se vêtira pour la fête avec sa plus belle couleur.
Et dans le vent les cloches diront que tu es à moi, et folles les fontaines se parleront d'amour.

La nuit où tu m'aimeras, depuis le bleu du ciel, les étoiles jalouses nous regarderont passer.
Et un rayon mystérieux fera son nid dans tes cheveux, ver luisant curieux qui verra que tu es ma consolation.

Le jour où tu m'aimeras, il n'y aura rien de plus que de l'harmonie.
L'aurore sera claire et la source joyeuse.
La brise portera tranquille une rumeur de mélodie.
Et les fontaines nous donneront leur chant de cristal.

Le jour où tu m'aimeras, l'oiseau chanteur adoucira ses cordes.
La vie fleurira, la douleur n'existera pas.

La nuit où tu m'aimeras, depuis le bleu du ciel, les étoiles jalouses nous regarderont passer.
Et un rayon mystérieux fera son nid dans tes cheveux, ver luisant curieux qui verra que tu es ma consolation.)
Ecouter l'interprétation de Carlos Gardel

Illustration : photo de Nick Ares

mardi 25 août 2009

Un coup de tête, en souvenir des yeux qui ont le plus brillé pour moi


Juste comme ça, parce que je suis en train de lire des poèmes de Lord Byron et que ces quelques vers résonnent en moi comme un roulement de tambour ou une sonnerie de trompettes. Tant pis pour la ligne éditoriale de ce blog ! ;-)

"I dreamt last night our love return'd,
And, sooth to say, that very dream
Was sweeter in its phantasy,
Than if for other hearts I burn'd,
For eyes that ne'er like thine could beam
In rapture's wild reality."
(Lord Byron, "Remind me not, remind me not", Poèmes, éditions Allia, p. 24)

mardi 12 mai 2009

Spleen d'obélisques, quelques réflexions sur Théophile Gautier

Lorsque j'ai lu Les Fleurs du mal pour la première fois, c'était déjà un livre que j'avais beaucoup rêvé. En effet, j'avais une dizaine d'années lorsque j'ai entendu parler de Baudelaire : le dos de la pochette de l'album Les Fils du métal du groupe de heavy metal français Satan Jokers comportait une citation des "Litanies de Satan" :
"Gloire et louange à toi, Satan, dans les hauteurs
Du Ciel, où tu régnas, et dans les profondeurs
De l’Enfer, où, vaincu, tu rêves en silence !"
(Mon estimable lecteur voudra bien avoir la bienveillance de ne pas m'en vouloir si la citation est inexacte, je la fais de mémoire. Non pas que je doute du texte de Baudelaire, mais simplement de l'étendue de l'extrait apposé sur le disque que je mentionne)
Mon goût pour le satanisme, l'occultisme, la démonologie, qui ne m'a pas quitté (d'où croyez-vous que vienne le pseudonyme que j'utilise ici même ?) était ce qui m'attirait principalement vers ce genre de musique.

Ainsi, ne connaissant rien à la littérature et ignorant tout, enfant que j'étais, de cet auteur, je me suis mis à fantasmer ces Fleurs du mal. J'ai classé cette oeuvre dans ma bibliothèque imaginaire quelque part à côté de la Bible satanique d'A. LaVey (que je n'avais pas lue davantage), sur l'étagère des livres particulièrement sulfureux, de ces ouvrages qu'il ne me serait jamais venu à l'esprit d'aller demander dans une librairie.

Aussi, ma surprise a été grande, quelques années plus tard, lorsque je l'ai découvert dans la bibliothèque (réelle, celle-ci) de mon frère, de douze ans mon aîné, et qui ne portait aucun intérêt aux matières occultes qui me passionnaient. J'ai lu ce livre qui avait tant nourri mes rêveries. En premier lieu, j'ai été déçu, je dois l'avouer : il n'y avait rien là des diableries que j'espérais y trouver. Mais j'y ai trouvé d'autres bonheurs : une sorte d'amitié, de complaisance, dans mes moments de solitude, surtout, une expression parfaite, un rythme impeccable, une musique qui n'a jamais cessé, depuis lors, de résonner dans mon esprit.

Mais j'en faisais une lecture d'autodidacte, une lecture d'adolescent, une lecture d'enfant. Après un premier parcours cursif, c'étaient toujours les mêmes pages qui me tombaient sous les yeux, toujours les "Spleen", "La pipe", "Bénédiction", "Le reniement de Saint Pierre", "Le mort joyeux" ou les "Litanies de Satan", bien sûr, quand j'ai peine à me souvenir d'avoir lu d'autres poèmes pourtant "classiques". Néanmoins, il est devenu mon ami de chaque instant, mon modèle, peut-être le seul véritable livre de chevet que j'aie jamais eu.

Naturellement, mon attention a été attirée par la dédicace et, parce que je fais confiance à mes amis, souvent trop, jusqu'à la docilité, Théophile Gautier n'a plus été pour moi autre chose qu'un "poëte impeccable". Longtemps, je n'ai pas lu sa poésie. J'ai lu, comme tout le monde, Le Capitaine Fracasse, dont j'ai l'intention de reparler sur ce blog, j'ai lu les petits textes fantastiques, "Arria Marcella", "La cafetière" et les autres. Mais de poésie, aucune. Et pourtant, s'il était advenu que quelqu'un s'enquît auprès de moi de qui était Théophile Gautier, c'est sans la moindre hésitation que j'aurais répondu que c'était un poète, avant toute chose.

La fantaisie m'a pris, il y a quelques mois, de lire Emaux et camées. J'ai d'abord dû découvrir que ce livre n'est vraiment pas facile à trouver. J'ai appris que les oeuvres en prose de Gautier sont publiées dans la Pléiade, mais pas la poésie... J'ai appris aussi que, bien qu'il soit disponible dans une collection courante et bon marché (Poésie/Gallimard), ce livre manque sur les rayons de beaucoup de librairies. Je ne citerai pas les noms des grandes librairies parisiennes où je l'ai cherché en vain, pour éviter de verser l'opprobre sur ces respectables maisons. En revanche, je veux dire que c'est à L'écume des pages, boulevard Saint Germain, que je l'ai trouvé, ce qui me donne à l'égard de cet établissement une obligation perpétuelle.

C'est un livre merveilleux. Les poèmes qui le composent sont plus hétérogènes que ceux des Fleurs du mal. Le recueil s'apparente plus à un fouillis (un fouillis de modes surannées, bien sûr), à un bric-à-brac. Mais c'est, comme son titre l'indique avec finesse, une boîte à bijoux, un trésor de pirates, plein d'objets dépareillés et d'origines diverses certes, tous d'une grande beauté, d'une grande valeur. Contrairement à ceux de Baudelaire, ces vers ne jouent pas une musique qui est déjà dans mon esprit, le mot qui arrive n'est jamais celui que j'attends, au point que je dois souvent relire un vers parce que son sens ou son rythme me semblent poser problème... à cause d'un mot que j'ai pris pour un autre (catachrèse de lecture, en quelque sorte).

Il y a quelque chose de touchant et d'admirable dans ce mélange de grandiose et de léger, dans ces obélisques qui rêvent, et dans ces conversations d'hirondelles. Le poème "Diamant du coeur" sur une larme de la femme aimée tombée sur un manuscrit du poète est d'une émouvante simplicité. Ces sujets, souvent très légers (parfois frivoles) sont présentés dans une langue exquise et surtout servis par des trouvailles ingénieuses et des images inattendues qui donnent une profondeur à l'ensemble. D'autres thèmes sont plus sérieux, comme ce repas de fantômes en armures ("Le Souper des Armures"), mais toujours montrés avec une grande élégance.

J'ai choisi, pour l'édification de mes lecteur, qui reste toujours ma principale préoccupation, même si je m'efforce de le cacher, un extrait de "Nostalgies d’Obélisques" qui ne peut pas ne pas faire songer à d'autres vers, que je citerai ensuite.

Mais laissons la parole à Théophile Gautier :

L’hyène rit, le chacal miaule,
Et, traçant des cercles dans l’air,
L’épervier affamé piaule,
Noire virgule du ciel clair.

Mais ces bruits de la solitude
Sont couverts par le bâillement
Des sphinx, lassé de l’attitude
Qu’ils gardent immuablement.

Produit des blancs reflets du sable
Et du soleil toujours brillant,
Nul ennui ne t’est comparable,
Spleen lumineux de l’Orient !
("Nostalgies d'Obélisques", II "L'Obélisque de Luxor", strophes 7-9, p. 64 édition "Poésie/Gallimard")

Ceux de mes lecteurs qui sont familiers des "Spleen" de Baudelaire auront reconnu le passage auquel je pense en lisant ces lignes. Pour les autres, le voici :

— Désormais tu n’es plus, ô matière vivante !
Qu’un granit entouré d’une vague épouvante,
Assoupi dans le fond d’un Saharah brumeux ;
Un vieux sphinx ignoré du monde insoucieux,
Oublié sur la carte, et dont l’humeur farouche
Ne chante qu’aux rayons du soleil qui se couche.
("Spleen", LXXVI, Les Fleurs du mal)


Ce qui me trouble dans ces deux passages, plus que les effets d'écho, c'est le sentiment très différent qu'évoquent les deux extraits, tout en utilisant le même vocabulaire et la même image.

Le désert de Gautier est, comme celui qu'évoque Michelet dans La Sorcière, "lumineux, âpre et beau", tout au contraire du "Sahara brumeux" de Baudelaire. De même, les sphinx sont restitués à leur animalité par leur évocation avec les animaux du désert et par la mention de leurs bâillements. Ces bâillements mêmes qui les rendent si cocasses et partant si humains !

Ce sphinx animal, presque humain, est bien loin d'être "un granit entouré d'une vague épouvante". On voit toute la différence qu'il peut y avoir entre le spleen de Gautier et celui de Baudelaire : le premier est un ennui monstrueux, le second un désespoir terrible.

Crédits photographiques : L'illustration de ce billet est une photographie sous licence Creative Commons de Tonayo.