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vendredi 5 mars 2010

Célébration

Il est un fait dont bien peu de mes lecteurs sont conscients, sans doute, et dont moi-même je n'ai pris conscience que progressivement : ce blog n'a qu'un véritable sujet et ce sujet n'est ni la littérature, ni moi-même. Ce sujet... Oh ! Je répugne à en parler ainsi ! Souvenez-vous du marquis de Bièvre disant à Louis XV : "Oh ! Sire, votre Majesté n'est pas un sujet !" Devrais-je dire l'objet ? Comme on dit "l'objet de mes pensées", "de mes espoirs", "de mes tourments" ? Je ne saurais le dire... En tout cas, il ne fait aucun doute que ce sujet est présent, d'une façon ou d'une autre, dans chacun des billets de ce blog.

C'est une bonne date, aujourd'hui (oui, lecteur scrupuleux, tu ne t'es pas trompé : ce billet est bien antidaté), pour célébrer ce sujet et j'ai donc choisi un texte qui semble avoir été écrit pour lui (pour elle ?)...

Voilà bien ces yeux dont la flamme traverse le crépuscule ; ces subtiles et terribles mirettes, que je reconnais à leur effrayante malice ! Elles attirent, elles subjuguent, elles dévorent le regard de l’imprudent qui les contemple. Je les ai souvent étudiées, ces étoiles noires qui commandent la curiosité et l’admiration.
(Ch. Baudelaire, Petits poèmes en prose, "La chambre double")

Combien de fois ai-je lu ces lignes en pensant à ce sujet !

mercredi 23 septembre 2009

Des vers et des étoiles

Depuis quelques mois, je suis enclin à accorder une attention toute particulière à l'évocation des étoiles. Cela tient, à n'en pas douter, au hasard des rencontres, et comme ces chansons qui font immanquablement penser à quelqu'un, même si on n'a plus aucun lien avec cette personne, toutes les fois où j'entends parler d'étoile, je ressens une émotion, même si cette émotion n'est plus liée à ce qui la provoquait initialement. Bien sûr, l'image de l'étoile est surabondante dans la littérature (et la chanson) et je ne vais pas me lancer dans un recensement exhaustif de toutes ses occurrences. Toutefois, il est un rapprochement qui m'est particulièrement cher, c'est celui du ver de terre et de l'étoile. Bien sûr, cela évoque inévitablement la lettre de Ruy Blas :

" madame, sous vos pieds, dans l’ombre, un homme est là
qui vous aime, perdu dans la nuit qui le voile ;
qui souffre, ver de terre amoureux d’une étoile ;
qui pour vous donnera son âme, s’il le faut ;
et qui se meurt en bas quand vous brillez en haut. "
(Victor Hugo, Ruy Blas, Acte II, sc. 2)
Pourtant, lorsqu'il m'est arrivé, assez maladroitement au demeurant, d'utiliser cette image, ce n'est pas ce vers (ou ce ver !) que j'avais en tête ; c'était plutôt la chanson que Jacques Larue a écrite sur un air de Charlie Chaplin, et qui était chantée par André Claveau, "Deux petits chaussons" :

"Écoutez cet air
C'est l'histoire banale
De ce ver de terre
Amoureux d'une étoile
Histoire d'enfant
Qui souvent fait pleurer
Les grands"
Ecouter sur Deezer

Depuis, j'ai lu une citation d'Yvan Audouard qui, plus encore que les autres, fait vibrer une corde dans mon coeur :
Les vers de terre s'enfoncent dans le sol pour ne pas tomber amoureux
des étoiles.
(merci à Francis Baux pour cette belle citation)

Surtout, il y a une chanson que j'écoute plusieurs fois par jour. Chaque année, au début de l'été, j'ai la même envie : je mets mon panama sur ma tête, je coupe un puro (pas toujours cubain, car, pour une raison étrange, le Honduras ou Saint Domingue me semblent plus exotiques) et je me mets à écouter de la musique "latina". J'ai ainsi passé l'été 2008 avec Compay Segundo en boucle sur mon autoradio. Cette année, j'ai eu envie de tango, sans doute parce que j'avais Borges dans la tête au moment de ce choix et c'est donc à Carlos Gardel qu'est échue la tâche immense d'accompagner mes nombreuses heures au volant et d'alimenter mes rêveries. Et il faut reconnaître qu'il s'est merveilleusement acquitté de cette tâche !

Je l'avoue, il est un peu malhonnête de mettre ce texte avec ceux qui parlent de vers de terre et d'étoiles. Mais après tout, j'ai assez souvent regretté des traductions approximatives pour me permettre de profiter de ces approximations quand ça me fait plaisir... Ici, il ne s'agit pas d'un ver de terre, mais d'un ver luisant... Mais qu'importe !

Je dis que j'écoute cette chanson plusieurs fois par jour et ce n'est pas exagéré du tout. Il m'arrive de l'écouter 30 fois dans la journée et je suis étonné de tous les rêves qu'elle suscite en moi. J'entends une jeune fille parler d'un morceau de feu d'artifice qu'elle a trouvé dans ses cheveux après un spectacle et c'est aussitôt le ver luisant curieux qui me vient à l'esprit. J'entends quelqu'un dire qu'il regrette le rire d'une de ses amies et voici "el amparo de tu risa leve que es como un cantar". Que dire des étoiles jalouses ? Et j'ai si souvent pensé "Como rie la vida si tus ojos negros me quieren mirar" ! Je partage avec vous cette chanson, qui pourra rebuter par son côté très classique, mais que je tiens pour un puits inépuisable de poésie.

Je n'ai pas trouvé de traduction française de ce texte. J'ai donc traduit moi-même, en m'aidant d'une traduction anglaise d'Alberto Paz. Cette traduction n'a aucune prétention, je n'ai que des souvenirs scolaires fort vagues de la langue espagnole et il faut plus voir ma "traduction" comme une liste de vocabulaire que comme une véritable traduction.

"Acaricia mi ensueño
el suave murmullo de tu suspirar.
Como rie la vida
si tus ojos negros me quieren mirar.
Y si es mio el amparo
de tu risa leve
que es como un cantar,
ella aquieta mi herida,
todo todo se olvida.

El día que me quieras
la rosa que engalana,
se vestirá de fiesta
con su mejor color.
Y al viento las campanas
dirán que ya eres mía,
y locas las fontanas
se contaran su amor.

La noche que me quieras
desde el azul del cielo,
las estrellas celosas
nos mirarán pasar.
Y un rayo misterioso
hara nido en tu pelo,
luciernaga curiosa que veras
que eres mi consuelo.

El día que me quieras
no habra más que armonía.
Será clara la aurora
y alegre el manantial.
Traerá quieta la brisa
rumor de melodía.
Y nos daran las fuentes
su canto de cristal.

El día que me quieras
endulzara sus cuerdas
el pajaro cantor.
Florecerá la vida
no existira el dolor

La noche que me quieras
desde el azul del cielo,
las estrellas celosas
nos mirarán pasar.
Y un rayo misterios
hará nido en tu pelo.
Luciernaga curiosa que veras
que eres mi consuelo."

("El día que me quieras", paroles d'Alfredo Lepera)
(Il caresse mon rêve, le doux murmure de tes soupirs.
Comme la vie rit, si tes yeux noirs veulent me regarder.
Et si l'abri de ton rire léger, semblable à un chant, est à moi, il apaise ma blessure ; tout, tout est oublié

Le jour où tu m'aimeras, le décor de roses se vêtira pour la fête avec sa plus belle couleur.
Et dans le vent les cloches diront que tu es à moi, et folles les fontaines se parleront d'amour.

La nuit où tu m'aimeras, depuis le bleu du ciel, les étoiles jalouses nous regarderont passer.
Et un rayon mystérieux fera son nid dans tes cheveux, ver luisant curieux qui verra que tu es ma consolation.

Le jour où tu m'aimeras, il n'y aura rien de plus que de l'harmonie.
L'aurore sera claire et la source joyeuse.
La brise portera tranquille une rumeur de mélodie.
Et les fontaines nous donneront leur chant de cristal.

Le jour où tu m'aimeras, l'oiseau chanteur adoucira ses cordes.
La vie fleurira, la douleur n'existera pas.

La nuit où tu m'aimeras, depuis le bleu du ciel, les étoiles jalouses nous regarderont passer.
Et un rayon mystérieux fera son nid dans tes cheveux, ver luisant curieux qui verra que tu es ma consolation.)
Ecouter l'interprétation de Carlos Gardel

Illustration : photo de Nick Ares

mercredi 29 juillet 2009

Lettre ouverte à Frédéric Beigbeder

Bonjour Monsieur,

J'ai lu il y a quelque temps votre article "J'ai peur du virtuel". Vous dites que "Les internautes sont très tolérants, sauf quand on critique Internet." Je suis un internaute et si je me permets de vous répondre aujourd'hui, ce n'est pas parce que vous critiquez Internet. Si je vous réponds aujourd'hui, c'est parce j'ai lu votre article comme une attaque personnelle à mon encontre. J'espère que vous apprécierez le délai de réflexion que je me suis accordé afin de ne pas vous importuner pour une lubie ;-).

N'en doutez pas, je suis de ceux dont vous parlez : "des Fakes et des frustrés, ou simplement des losers tristes et seuls, timides et respectables". J'ai longtemps été respectable et timide, trop seul peut-être. Du dépit que j'en ai conçu, j'ai été frustré, au point de devenir un fake. Je ne vais pas vous raconter ma vie, elle n'a pas d'intérêt et vous ne la pourriez pas comprendre. Qu'il vous suffise de savoir que les gens ne me reconnaissent jamais à notre deuxième rencontre, que j'ai passé mon adolescence à mendier les sourires de telle ou telle, sourire que j'estimais comme le plus intense des plus troublantes délices de l'amour, que je n'ai rien choisi dans mon existence, que, mille fois, j'ai crispé mes poings vers Dieu, rempli de haine pour moi-même, pour n'avoir pas su saisir une occasion de faire un geste ou une parole. J'ai eu 15 ans à peu près en même temps que vous et lorsque je sortais du lycée je me dépêchais de rentrer et ce n'était pas pour échanger sur Facebook ou sur MSN, c'était pour lire Baudelaire. Ce que vous appelez "un loser triste et seul, timide et respectable", c'est ce que j'appelle un spectre. Vous le savez comme moi, les spectres n'existent pas. C'est bien de cela qu'il s'agit : je n'existe pas. En tout cas, je n'existe pas dans ce que vous appelez la vie...

Je ne parlerai pas de la "surveillance orwellienne de [mes] habitudes de consommation". Je m'accommode fort bien d'être un profil de consommateur. Le plus sagace des analystes de Facebook en sait bien moins sur moi que n'en sait sur vous le plus grossier des vigiles qui somnolent devant les écrans de surveillance des lieux où vous charroie votre "vraie" vie. Que m'importe le business, s'il me permet d'avoir commerce avec des étoiles !

J'ai dit que je n'ai jamais rien choisi. J'ai menti : j'ai choisi mon pseudo sur Facebook, sur Myspace, j'ai choisi chacune des innombrables adresses email que j'ai eu l'occasion d'utiliser, j'ai choisi les pseudos les plus extravagants sur les forums les plus improbables, j'ai choisi le titre de mes blogs. J'ai acquis quelque notoriété sur Internet sous mon vrai nom (notoriété qui n'approchera jamais la vôtre, bien sûr), j'ai parfois été utile aux uns ou aux autres sur Internet, je m'y suis fait des amis (je veux dire de vrais amis, pas des vignettes sur Facebook), j'y ai parfois été admiré, j'y ai parfois été importun, comme je lui suis à l'instant même... J'y ai vécu. Lorsque quelqu'un que j'ai rencontré dans la "vraie" vie me rencontre sur Internet, il se demande souvent étonné si je suis bien la même personne que celle qu'il a rencontrée (à supposer qu'il se souvienne de moi, ce qui est rare) ; lorsque je dois parler (en face ou au téléphone) à quelqu'un qui m'a d'abord rencontré sur Internet, il est déçu, toujours.

Aussi, pour répondre à votre exhortation, c'est sur Internet que je suis le plus sorti, que j'ai le plus discuté, que j'ai le plus bossé.

Vous avez connu comme moi l'époque où Internet n'existait pas. Depuis son arrivée, je suis toujours un loser, mais je ne suis plus triste. Je suis seul sans doute, mais, comme celui de Michelet (Jules, pas Claude), il est lumineux, âpre et beau mon désert et je me plais dans cette thébaïde constellée.

Je me doute que vous avez bien d'autres choses à faire que de répondre à mon verbiage et je serais déjà flatté que eussiez poursuivi votre lecture jusqu'ici. Je voudrais, si je le puis dire sans outrecuidance, vous apprendre quelque chose, vous amener à repenser votre vision de la vie et de la mort. Je suis aussi dandy que vous, je suis aussi vivant que vous, je suis plus désespéré que vous ne le serez jamais. Est-ce que cela ne me rend pas plus beau ?

Pour finir, je ne vous aurais jamais dit cela si je vous avais rencontré en personne. Mais c'est peut-être ça la vraie vie.

J'ai l'honneur d'être, Monsieur, avec la considération et le respect les plus parfaits,

Votre serviteur le plus dévoué, Caym.

Update : J'ai répondu à commentaire à ce billet fait sur Facebook dans un autre billet.