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lundi 7 février 2011

“A sweetness skies above”




“Enfin, elle s’imagina que cette même petite soeur deviendrait un jour une femme et que, même à l’âge adulte, elle garderait le coeur simple et aimant de son enfance. Elle rassemblerait autour d’elle d’autres petits enfants, elle ferait à son tour pétiller leurs yeux vifs en leur contant bien des histoires curieuses, peut-être même en leur relatant le vieux rêve du Pays des merveilles. Elle partagerait leurs tristesses simples et prendrait plaisir à toutes leurs joies simples, en se rappelant sa propre vie d’enfant et les beaux jours d’été.”

La petite fille entrouvrit lentement les yeux et regarda autour d’elle en papillotant. Sa mère poursuivit, avec la même voix douce et apaisante, sans même sembler marquer de pause après la fin de sa lecture :

“Il faut dormir maintenant. Demain, tu vas à l’école.”

Au même moment, la porte de la chambre s’ouvrit lentement.

“Papa !” s’écria l’enfant en tendant ses bras.

Colin entra. Tout en finissant de dénouer sa cravate, il posa un baiser sur les lèvres de sa femme, puis alla s’asseoir sur le bord du lit pour embrasser la petite fille. Il affecta de prêter l’oreille au récit des minces événements qui emplissaient sa vie d’enfant.

Les deux parents se retirèrent ensuite, lui dans la chambre, elle dans le drawing room. En y entrant, Ethel se dirigea vers la bibliothèque, à côté de la cheminée, afin de choisir une lecture pour sa soirée. Aussitôt, son regard fut attiré par un livre posé à plat sur la tablette, jurant de façon singulière avec l’alignement parfait des reliures qui tapissaient le meuble. Il n’était pas dans ses habitudes de laisser ainsi les livres en désordre et d’ailleurs, elle n’avait pas regardé ce recueil de poésie depuis des années. Mais qui aurait pu laisser cet ouvrage à cet endroit ? Colin ne lisait pas de poésie et la femme de ménage était incapable d’une telle négligence. Elle feuilleta pensivement le volume. Le choisirait-elle comme compagnon pour sa soirée ? Finalement, elle craignit que la poésie ne lui procure pas l’évasion dont elle avait besoin et qu’elle ne l’enterre plutôt dans la rumination de ses préoccupations. Elle préféra relire un roman qu’elle avait lu adolescente, y trouvant le réconfort qu’apportent toujours les choses passées, justement parce qu’elles sont passées.

Pendant qu’elle replaçait le livre de poèmes, Colin passa sa tête à la porte du drawing room. Il était en tenue de sport. “Je vais courir”, lança-t-il avec enthousiasme. Elle hocha la tête et demanda : “C’est toi qui as sorti le livre de Yeats ?” Il partit avec un haussement d’épaules, sans répondre.

Elle cria : “Tu prends Buster ?
- Pourquoi ? Doris ne l’a pas sorti ?
- Non, elle n’a pas eu envie.”

Il revint sur ses pas dans le hall en maugréant pour aller chercher la laisse et appela le labrador qui accourut gaiement.

Ethel n’approuvait pas qu’il sorte ainsi courir dans la nuit. Auparavant, ils allaient courir ensemble au parc, le samedi matin, mais petit à petit, ces joggings en commun s’étaient espacés, à cause de contraintes sociales et professionnelles de plus en plus lourdes pour tous les deux. Désormais, ils ne faisaient plus guère de sport ensemble. Elle préférait courir dans Holland Park ou Brompton Cemetery le matin avant d’aller à son cabinet ; lui courait plutôt le soir dans les rues. Elle s’était parfois demandé si la régularité de ces joggings ne cachait pas quelque chose, si ces séances n’étaient pas un prétexte pour voir une autre femme. Elle avait même envisagé de passer sur son parcours un soir pour s’en assurer, avant de se dire que finalement, cela lui était égal.

Elle s’assit confortablement dans le canapé en chintz et commença à lire, s’interrompant parfois pour méditer tristement, tout en caressant le chat qui était venu se coucher à côté d’elle. Elle ne prêtait plus attention au monde qui l’entourait et c’est à peine si elle remarqua le bruit de la porte quand Colin rentra, et sa présence lorsqu’il alla s’asseoir dans un fauteuil pour consulter le courrier du jour.

C’est la voix de son mari qui la ramena à la réalité :

“- Tu enverras Jenny chercher mes chemises, elles doivent être prêtes demain.
- J’irai les chercher moi-même, j’ai rendez-vous avec Audrey pour le thé chez Fortnum & Mason”, répondit-elle sans lever les yeux de son livre. Elle ne prit presque pas la peine de ressentir un pincement au coeur en le voyant évoquer ce jour avec une telle légèreté, sans même se souvenir qu’il s’agissait de l’anniversaire du jour où elle lui avait cédé, après un mois d’une cour insistante, vingt ans auparavant.

Ils restèrent ainsi encore une heure, ensemble, avant d’aller se coucher.

Au milieu de la nuit, un hurlement retentit. Après quelques instants de trouble, Ethel comprit qu’il venait de la chambre de Doris. Le radio-réveil indiquait 1h17. Jamais la petite fille n’avait poussé un cri aussi déchirant et sa mère imagina le pire. Elle se rua dans la chambre de l’enfant, suivie par son mari. La petite était assise, en larmes, sur son lit. Elle avait fait un cauchemar. Elle était dans un endroit très sombre et très froid. Sa mère la prit dans ses bras et parvint, non sans mal, à la calmer. L’enfant se rendormit enfin.

Le lendemain, après ses consultations, Ethel alla rejoindre une amie d’enfance au salon de thé. Elle était toujours heureuse de retrouver Audrey, même si leurs vies respectives ne leur laissaient guère de loisir pour passer du temps ensemble. Elles profitèrent donc de ce moment, prolongeant le thé par une longue séance de shopping.

Alors qu’elles admiraient la vitrine d’un antiquaire dans Burlington Arcade, Ethel se retourna soudain. Audrey se tourna vers elle, interrogative. Elle expliqua, nerveusement : “Tu n’as pas vu cet homme, juste derrière nous ?”

Audrey promena un regard circulaire autour d’elle : “Non...

- Mais si ! J’ai vu son reflet dans la vitrine, il regardait par dessus mon épaule.”

Audrey n’avait rien vu de tel et, surtout, elle ne comprenait pas comment elle pouvait ne pas avoir vu quelqu’un qui aurait été aussi près. Toutefois, elle savait son amie prompte à s’emporter quand elle était contrariée et elle jugea plus opportun de ne pas insister.

Ethel non plus ne comprenait pas comment cet homme avait pu disparaître aussi rapidement. Et il lui avait semblé reconnaître ce visage, sans parvenir à l’identifier.

Dans la soirée, avant le repas, Ethel s’installa à nouveau dans le canapé du drawing room. Doris était dans sa chambre, elle dessinait dans un silence parfait. Tout d’un coup, l’enfant poussa un cri et appela sa mère. Celle-ci trouva sa fille blottie sur son lit, fixant la fenêtre avec vigilance.

“- Que se passe-t-il ?
- Il y a un monsieur à la fenêtre”, répondit l’enfant entre deux sanglots, sans détourner son regard.

Ethel s’approcha de la fenêtre et s’efforça de rassurer sa fille :

“- Mais non, il n’y a rien à la fenêtre. Comment pourrait-il y avoir quelqu’un, c’est le premier étage ?
- Si ! Je l’ai vu ! Il était barbu et il me regardait ! Caym aussi l’a vu !”

En effet, le vieux chat avait quitté le fauteuil où il avait l’habitude de dormir et il était caché, le poil encore hérissé, dans la maison de poupées de la petite fille.

La mère persista à expliquer : “C’est qu’il a eu peur quand tu as crié. Parfois, on a l’impression de voir des choses qui n’existent pas, mais ce n’est pas grave. Moi aussi j’ai eu l’impression de voir quelqu’un dans une vitrine cet après-midi, mais c’était juste une ombre. Il ne peut pas y avoir quelqu’un à ta fenêtre, tu le sais bien.”

L’enfant acquiesça, mais voulut néanmoins suivre sa mère quand elle quitta la chambre. Ethel, quant à elle, se réjouit que sa fille ait été aussi facile à convaincre, car elle craignait de venir à manquer d’arguments. Elle était troublée. L’homme qu’elle avait cru voir aussi était barbu. Se pouvait-il que ce soit le même ? C’était peut-être quelque forme d’hallucination collective... Peut-être avait-elle inconsciemment influencé sa fille et lui avait-elle inspiré cette vision ? ou alors, y avait-il vraiment quelqu’un ? Mais comment aurait-il pu, naturellement, apparaître à la fenêtre du premier étage ? Comment aurait-il pu disparaître aussi rapidement qu’il semblait l’avoir fait dans Burlington Arcade ? Elle balaya ces idées de son esprit et sourit en pensant à ce que ses patientes diraient si elles savaient que le Dr Ethel Liddell croit aux apparitions. Elle n’avait jamais accordé de crédit aux histoires paranormales et ce n’était pas à son âge qu’elle allait commencer !

Ce soir-là, comme tous les soirs, Colin rentra pendant qu’Ethel couchait Doris, comme tous les soirs, il partit courir. Encore une fois, encore une fois. Ce qui pesait le plus à Ethel depuis ces années, c’étaient ces répétitions régulières, cette vie sans imprévu. Pendant un temps, après la naissance de sa fille, elle avait retrouvé du plaisir à la vie, mais bien vite après, elle avait retrouvé cette routine. Elle avait l’impression d’être piégée dans une boucle dans un train à grande vitesse. Il lui semblait que sa vie lui échappait, qu’elle n’y choisissait plus rien et dans le même temps, elle avait de moins en moins d’énergie, de moins en moins le désir de s’en mêler. Il y avait vingt ans qu’elle fréquentait Colin et dans deux ans, ils devraient fêter leurs vingt ans de mariage. Elle savait que tout le monde, à commencer par son mari, s’attendait à une grande célébration pour cet événement. Et pourtant ! Elle n’avait vraiment aucune envie de faire cette fête et chaque jour elle priait pour trouver l’énergie d’organiser cet événement.

Quand il vint la rejoindre dans le drawing room après son jogging, Colin renifla plusieurs fois en grimaçant, avant de s’écrier : “Qu’est-ce que c’est que cette odeur ?” En effet, elle aussi avait remarqué une odeur en arrivant dans la pièce. C’était une odeur de tabac, mais personne ne fumait plus dans la maison et quand il arrivait à Colin, occasionnellement, de fumer un cigare, il ne le faisait jamais dans le drawing room. D’ailleurs, cette odeur était plutôt celle d’un tabac à pipe. Elle l’avait déjà sentie, bien longtemps auparavant, dans sa jeunesse. L’exclamation de son mari lui rappela ce parfum, auquel elle s’était habituée et que, finalement, elle appréciait. Colin ouvrit deux des fenêtres en grand, laissant pénétrer un courant d’air glacé qui fit frissonner sa femme. Il s’assit dans son fauteuil.

Ce geste la mit en fureur. Qu’il ouvre ainsi la fenêtre sans se préoccuper de savoir si elle n’avait pas froid, cela lui sembla une violence insupportable. Bien sûr, c’était une bien petite chose. Mais cette accumulation de petites choses, depuis vingt ans, était une torture pour elle. Elle avait vite compris que ces petites choses sont terribles précisément parce qu’elles sont petites. Et aussi, même si elle refusait de se l’avouer, elle lui en voulait de vouloir éliminer cette odeur qu’elle aimait. Dès l’instant où elle l’avait sentie, elle s’était sentie réconfortée, rassérénée. Elle prit son livre et partit se coucher. Son mari ne remarqua pas cette colère et ne la rejoignit qu’une heure plus tard, à l’heure habituelle.

Quand il vint se coucher avec elle, elle se blottit contre lui, peut-être pour se faire pardonner sa colère... ou, plus vraisemblablement, pour s’en pardonner elle-même. Il la serra dans ses bras et, tout en l’embrassant passionnément, la débarrassa de ses vêtements de nuit par des caresses fébriles.

Bien plus tard cette nuit-là, à 1h17, Doris fit encore un cauchemar. Mais cette fois, sa mère n’entendit pas son cri et c’est Colin seul qui alla consoler l’enfant. En revenant, trois quarts d’heure plus tard, il réveilla sa femme pour lui narrer l’épisode sur un ton de reproche. Elle se leva aussitôt pour aller voir sa fille, qui dormait sereinement.

Le lendemain, Ethel s’éveilla de bonne humeur, sans savoir pourquoi. Aussi, elle s’assit devant sa coiffeuse avec le coeur léger pour se maquiller. Tandis qu’elle fardait ses yeux, elle remarqua derrière elle dans le miroir une silhouette un peu vague. Elle sursauta faiblement, mais ce qu’elle ressentait était de la surprise bien plus que de la crainte. Elle regarda le visage plus attentivement. C’était assurément l’homme barbu qu’elle avait vu dans la vitrine du magasin, un homme d’une soixantaine d’années, très calme, immobile, qui la regardait avec tendresse. Elle éprouva une immense émotion, non pas à cause de l’étonnement de voir ce visage, non pas à cause de la peur de voir ainsi un inconnu dans son cabinet de toilette. Elle fut émue par la passion, par l’admiration qu’elle sentait dans ce regard qui se posait sur elle. Il y avait bien longtemps qu’un homme ne l’avait pas considérée avec autant d’amour dans les yeux. Elle fixa le visage pendant un long moment dans le miroir ; il restait immobile. Elle ne le reconnaissait pas et pourtant, elle avait toujours l’impression de l’avoir déjà vu. Il y avait dans son expression quelque chose de familier, mais elle ne parvenait pas à le situer. Très lentement, elle pivota sur son fauteuil pour faire face à l’observateur. Quand elle eut tourné, elle se trouva devant la pièce vide ; il avait disparu.

Elle resta perturbée toute la journée. Elle ne pouvait se souvenir qui était cet homme qu’elle voyait partout, mais désormais, elle ne pouvait plus trouver d’explication logique à cette apparition. Elle avait vu distinctement le visage de ce vieil homme, elle avait vu sa cravate, ses lunettes. Surtout, elle avait vu son regard. Aucune illusion d’optique, aucun reflet inopiné ne pouvaient être invoqués. Pis encore, le fait que sa fille ait aussi vu un homme barbu interdisait toute explication par une hallucination. L’esprit logique d’Ethel était bouleversé par de telles manifestations et elle avait l’impression que la réalité lui échappait, que rien de ce qu’elle pensait savoir n’était vrai. Cependant, en dehors de cette perplexité de principe, elle n’était pas gênée par cette vision, elle lui trouvait au contraire quelque chose de rassurant. En fait, quoiqu’elle eût honte de l’avouer, même à elle-même, elle était heureuse : ces manifestations mettaient un peu d’imprévu, de mystère dans sa vie, qui en avait un besoin douloureux.

Dans la nuit qui suivit, Doris s’éveilla encore en hurlant à 1h17. Cette fois encore, le cri déchirant, presque inhumain par la terreur qu’il exprimait, ne put troubler le sommeil d’Ethel. Au moment même où sa fille criait, elle éclata d’un rire joyeux et cristallin, tout en continuant de dormir. Colin sursauta au premier cri de l’enfant, il se dressa sur le lit et alluma la lumière. Il regarda quelques instants sa femme qui semblait avoir un fou rire dans son sommeil. Il ne l’avait pas souvent vue rire d’aussi bon coeur. Elle était belle ainsi, elle ressemblait à celle qu’elle était quand elle avait dix-sept ans, quand il l’avait connue. Il quitta cependant la chambre pour rejoindre sa fille qui sanglotait bruyamment.

Après de longs efforts pour rassurer l’enfant, il la laissa endormie et revint dans le lit, fatigué et énervé. Ethel dormait toujours calmement, avec sur son visage ce sourire angélique auquel nul ne pouvait résister. Mais il n’était plus d’humeur à s’émerveiller devant les grâces de sa femme. Il la secoua en l’appelant par son prénom : “Ethel ! Ethel ! Tu n’entends pas ta fille qui pleure ?” Elle bondit et prêta l’oreille.

“- Mais non, elle ne pleure pas.
- Non, elle ne pleure plus. C’est moi qui suis allé la consoler, pendant que tu dormais bien tranquillement.”

Ethel répondit alors assez vivement, contrariée à la fois par la culpabilité et par l’impression diffuse d’avoir quitté en s’éveillant un monde plus agréable. Colin était quant à lui irrité par ce réveil impromptu et il s’engagea dans la dispute avec un enthousiasme certain. L’échange dura quelques minutes, après lesquelles chacun se rendormit de son côté du lit, en tournant le dos à son partenaire.

Dès son lever, Ethel demanda qu’un lit soit installé pour Doris dans la chambre des parents. Il fallait bien que ces cauchemars cessent et en ayant sa fille auprès d’elle, elle avait l’impression qu’elle pourrait l’aider. Toutefois, elle ne ressentait plus rien de sa culpabilité d’avoir continué de dormir malgré les cris de l’enfant. Elle se sentait très détendue, plus que jamais depuis plusieurs années, et, puisqu’il faut bien le dire, pleinement heureuse. Sans parvenir à expliquer ce sentiment, elle éprouvait un bien-être et une sérénité parfaits.

Elle entra dans le drawing room pour chercher son agenda qu’elle y avait laissé. L’odeur persistait toujours, malgré les efforts de Colin pour s’en débarrasser. En passant devant la bibliothèque, elle remarqua qu’un livre était encore posé sur la tablette. Elle s’approcha. C’était le même recueil de poésie, mais cette fois, il était ouvert. Elle lut :

“Une langueur nous vient de ces rêveurs, perlés de rosée, le lis et la rose;
Ah ! Chasse-les de tes rêves, mon amour ; la flamme du météore qui passe
Ou la flamme de l’étoile bleue qui s’attarde à l’horizon quand tombe la rosée ;
Car je voudrais que nous soyons changés en oiseaux blancs sur l’écume vagabonde, toi et moi !”

Alors, un grand pan de son passé s’abattit sur elle, comme le déferlement d’un raz-de-marée. Un grand pan qu’elle avait complètement oublié, enfoui dans l’endroit le plus obscur, le plus humide et le plus retiré de sa mémoire. Mais ce passé s’offrit à elle intégralement, sans masque et avec la présence envahissante de la réalité : elle avait déjà lu ce poème, dans une lettre qu’un homme lui avait envoyée, vingt ans plus tôt. Elle se souvenait maintenant de cet homme ! Il l’avait aimée, passionnément, quand elle avait dix-sept ans. Elle aussi avait ressenti quelque chose de cette passion, mais, avec raison, elle avait préféré un amour plus conventionnel, la création d’un foyer, à cette passion aux effets imprévisibles. Cet homme, qui se faisait appeler Nabérius, c’était lui qui fumait la pipe ! Et son regard, c’était celui du reflet dans le miroir et dans la vitrine ! Oh bien sûr, l’homme du reflet était plus âgé (et pourtant cet amant de sa jeunesse était déjà beaucoup plus vieux qu’elle) mais elle ne pouvait se tromper sur son regard, c’était bien le même. Elle avait parfois repensé à cet homme, dans les premières années de son mariage, dans les moments de lassitude. Mais peu à peu, son image s’était estompée et son souvenir avait disparu. Maintenant, toute cette période lui revenait en mémoire. Comment se pouvait-il qu’il lui apparaisse ? Comment se pouvait-il que l’odeur de son tabac se sente dans le drawing room ? Comment se pouvait-il que ce livre sorte toujours de son rayon ? Tout ce qu’elle croyait, tout ce qu’elle savait était ébranlé. Elle ne pouvait plus compter sur aucune de ses certitudes. Bien sûr, elle aurait pu prêter tous ces phénomènes à son inconscient, penser que ces visions, ces odeurs, elle les puisait dans ses souvenirs. Que sa dépression du moment avait exhumé des détails oubliés de sa mémoire. Mais dans ce cas, comment expliquer que sa fille ait vu l’homme ? Comment expliquer que son mari ait senti l’odeur du tabac ? Rien ne pouvait apporter une réponse plausible à ces interrogation, sinon une explication qu’elle refusait de toute son âme. Pourtant, elle ne ressentait nul inconfort, nulle angoisse. Bien au contraire, elle était rassurée, il lui semblait que cette présence surnaturelle la protégeait de toutes ses raisons de s’inquiéter.

Ce jour était un vendredi, le jour de son jogging. Joyeuse, elle enfila ses chaussures de sport et partit vers Brompton Cemetery. Le lieu était calme, comme toujours. Elle prenait plaisir à observer les sautillements des écureuils gris et le vol croassant des corbeaux. Les tombeaux victoriens offraient un cadre sublime et mélancolique à ses rêveries habituelles. Ces rêveries, depuis plusieurs années, étaient tristes ; ce matin-là, elles étaient étrangement gaies.

Elle courut au hasard, pour le plaisir de se perdre, dans les méandres des sentiers les plus écartés du cimetière. Au détour de l’un d’eux, à l’ombre d’un cyprès, elle aperçut, à sa grande surprise, une tombe qui semblait très récente. En s’approchant, elle lut :

“Naberius B. Kramer

Quis legem det amantibus ?
Maior lex amor est sibi.

En lisant la date du décès, elle constata qu’ il était mort trois jours plus tôt. Elle ne put s’empêcher de sourire. Elle retrouvait bien là la personnalité de son vieil ami : lui qui prétendait que rien ne lui était impossible était parvenu à se faire inhumer dans un cimetière où pas une tombe n’avait moins de 50 ans ! Elle fut attendrie en se souvenant de ses rodomontades et de ses extravagances ! Il adorait faire des choses inutiles et absurdes, juste pour se faire remarquer et même juste pour qu’elle le remarque, comme un vieil enfant facétieux ! Il n’avait donc pas changé pendant toutes ces années et, si elle n’avait pas de nouvelles de lui depuis vingt ans, parce que Colin avait insisté pour qu’elle cesse toute correspondance avec lui, il avait eu la lubie de se faire enterrer dans un endroit impossible, à moins d’un demi mile de chez elle (connaissait-il son adresse ?) et où elle allait une fois par semaine. Elle commença à se dire qu’elle avait eu tort de le repousser alors et de lui préférer Colin. Mais aussitôt, comme si quelqu’un le lui avait soufflé à l’oreille, elle se ravisa et comprit que cet homme, si elle était devenue sa maîtresse à dix-sept ans, n’aurait jamais pu lui apporter autant de bonheur que maintenant, en lui montrant que dans ses vieux jours et même au-delà, il continuait de penser à elle. Bien plus, il lui donnait ces preuves, sans être sûr qu’elle les reconnaîtrait, sans attendre de retour, sans la regarder avec un sourire mielleux en espérant pouvoir la posséder en échange. C’était peut-être cela l’amour authentique dont il lui avait parlé, cet amour qui ne nécessite aucune propriété et que, trop jeune, elle n’avait pas compris. Mais maintenant elle comprenait. Elle comprenait qu’il lui avait porté (et lui portait peut-être encore de là où il était) un amour très au-dessus, et même plusieurs cieux au-dessus, de tout ce qu’elle avait pu connaître.

Elle rentra chez elle heureuse comme elle ne l’avait jamais été. Elle n’avait rien ressenti de semblable depuis ses premiers émois amoureux.

Aussi, elle était très calme, le soir, quand elle installa sa fille dans le petit lit placé à côté du sien. Elle se coucha en même temps et ne tarda pas à s’endormir. Colin les rejoignit un peu plus tard. Il était hostile à cette idée de faire dormir l’enfant dans leur chambre et le répéta encore à sa femme. Elle lui sourit affectueusement et se rendormit sans mot dire. Jamais son sommeil n’avait été aussi réparateur, aussi réconfortant, elle avait l’impression d’être dans un berceau.

A 1h17, comme chaque nuit depuis trois jours, Doris cria. Ethel, presque sans quitter son sommeil, lui dit quelques mots de consolation et lui tendit la main.

“Tiens ma main, tu n’auras plus peur.”

Dès qu’elle sentit la pression sur sa main, elle fut plus apaisée encore, plus aucun souci ne pouvait l’atteindre et elle n’entendit plus les sanglots de sa fille. Elle se laissa aller sans retenue à cette félicité si nouvelle. Elle savait bien qu’en prenant Doris auprès d’elle elle pourrait la rassurer... Mais cette main chaude et ferme, large et sèche, presque rugueuse, cette main pouvait-elle être celle de la petite fille ?

Photo d'illustration : image sous licence Creative Commons de Loz Flowers

samedi 18 décembre 2010

Ninja : Histoire d'amour à la mode romantique



Octave aurait tout accepté. Il aurait pu tout entendre, tout pardonner, avec une indulgence difficile à distinguer de la faiblesse. Il aurait tout accepté, sauf le mépris, sauf l'indifférence. Il voulait être avec elle. Non pas d'une façon vulgaire et matérielle. Il éprouvait d'ailleurs une certaine répugnance à cette promiscuité que certains considèrent comme de l'amour. Ce qu'il voulait, la seule chose qui puisse le satisfaire était qu'elle pense à lui.

Il avait rencontré Prascovie par hasard dans un forum sur Internet. Ils avaient dialogué et s'étaient découvert de nombreux goûts en commun, surtout en matière de littérature. C'était assez inattendu, puisqu'il avait vingt ans de plus qu'elle, mais il n'avait déjà pas la maturité d'un homme de son âge. Il n'est pas utile de préciser que, d'emblée, toute pensée de séduction était exclue de cette relation ; surtout qu'il n'était finalement pas si âgé et donc qu'elle était alors à peine sortie de l'enfance, éblouie et découvrant le monde avec émerveillement et cruauté. En outre, il était marié et père de famille, et ne ressentait nul attrait pour l'adultère.

Ils avaient ainsi échangé régulièrement, de plus en plus souvent, puis quotidiennement. Ces conversations étaient devenues une habitude dont ils auraient eu du mal à se passer, au point qu'il ne faisait rien dans sa journée sans penser à la façon dont il le lui raconterait, même si, en réalité, il oubliait ces minces détails au moment de leurs conversations. Elle restait pour lui une amie, une confidente à qui il pouvait tout dire ; il la regardait avec un oeil quasi-paternel. Pourtant, petit à petit, après des mois de ces rencontres virtuelles, elle commença à montrer des signes d'un plus grand attachement, elle faisait de charmants caprices quand, à cause de son travail, il ne pouvait lui consacrer autant de temps qu'elle l'aurait voulu, manifestait des mouvements d'humeur quand elle le savait avec d'autres femmes, ou faisait part de son impatience quand il ne pouvait communiquer avec elle pendant quelques jours. En s'interrogeant sur ces réactions, il en vint à la conclusion que lui aussi éprouvait pour elle des sentiments qui n'étaient pas ceux des premiers jours. Il finit par lui avouer ces sentiments et elle accueillit cet aveu avec bienveillance. Leur relation devint une relation amoureuse, même si la distance et le recours aux communications électroniques rendaient cet amour très virtuel.

Octave hésitait dans son dressing. Choisirait-il une tenue de ninja qui convenait bien à ce qu'il allait faire ? Ou bien préférerait-il le costume croisé bleu marine qu'il portait à chaque fois qu'il la rencontrait par hasard dans la rue ? Un costume droit anthracite lui sembla finalement un bon compromis entre les deux.

Il donna un dernier regard dans la glace, ajusta sa cravate, la rouge, celle dont elle lui avait parlé un jour, avant de descendre dans sa bibliothèque. Le pistolet était encore posé sur le bureau. C'était un antique pistolet automatique militaire qu'il avait hérité de son père. Il avait beaucoup joué avec cette arme un certain soir des semaines précédentes. Il avait été étonné de constater comme la détente était facile à actionner, alors qu'il se souvenait qu'enfant il avait besoin de l'aide de son père pour tirer des balles à blanc.

En prenant l'arme dans sa main, il se ramentevit le désespoir qui l'avait conduit à la sortir de la caisse où elle était enfermée. C'était le soir où elle avait annoncé qu'elle était en couple avec un jeune homme. En soi, cela ne justifiait pas son désespoir : il était bien naturel qu'elle voulût vivre normalement et qu'elle ressentît le désir d'une relation stable que la situation d'Octave ne lui permettait pas de lui offrir. Ce qui l'avait désespéré, c'était la soudaineté de cette annonce et la promptitude avec laquelle elle avait semblé l'oublier à partir de cet instant. Cette impression du premier soir se confirma dans les jours suivants : tous ses messages et ses efforts pour engager une conversation demeurèrent sans suite. Il comprenait bien que sa vie à elle s'était trouvée soudainement comblée par cette relation, mais de son côté, ne pouvait-elle pas comprendre qu'elle laissait ainsi une béance monstrueuse dans sa vie à lui ? Était-il impossible pour elle de saisir que, s'il avait passé avec elle plusieurs heures par jour pendant un an, c'était parce qu'elle n'était pas juste une connaissance avec qui on dialogue négligemment de temps à autre ?

Il fit coulisser le chargeur et prit la boîte de munitions. Il en tira une cartouche, qu'il glissa dans le magasin. Il hésita un instant en en prenant une autre ; il lui semblait infamant de charger complètement, cela lui paraissait une pratique de malfrat. Une balle lui suffisait pour faire ce qu'il avait à faire. Il consentit toutefois à introduire la seconde, pour le cas, éminemment improbable, où la première manquerait sa cible.

Il se demanda quelle était la meilleure façon de porter ce pistolet pour ne pas être encombré. Après l'avoir placé successivement dans la poche de son pantalon, dans celle de sa veste, il résolut de le glisser dans sa ceinture, dans son dos.

Ainsi rassuré, il prit place dans son fauteuil au coin du feu, se servit un verre de whisky et commença à lire le livre de Théophile Gautier qui était posé sur le guéridon. Lorsque son verre fut vide, il se leva, se rendit dans le garage et se mit au volant de sa voiture.

Il roula longtemps sans prêter attention à la musique qu'il avait mise machinalement. Son esprit vagabondait, échafaudait des scénarios. Surtout, il se souvint en frémissant d'un fait divers dont les journaux avaient parlé alors qu'il avait déjà commencé à élaborer le plan de son entreprise : un forcené, ancien militaire, avait pris un homme en otage sous la menace d'une arme ; cerné par la police, il avait essayé de se suicider, sans succès, avant d'être arrêté, grièvement blessé. Il conçut le souhait que son entreprise n'ait pas la même issue ; peut-être même fit-il une brève prière dans ce sens.

Il passa une première fois devant la maison. Le mur extérieur était haut, mais on pouvait voir de la lumière aux fenêtres de l'étage dont les volets étaient ouverts. Rassuré de cette preuve qu'elle n'était pas partie en famille fêter Noël à l'extérieur, il alla se garer à quelque distance pour ne pas éveiller les soupçons. Quand il sortit de sa voiture, un de ses frères ninjas apparut dans un éclair aveuglant. D'un geste à peine perceptible, il lui donna congé et l'autre disparut avant même que le nuage de fumée de son apparition fût dissipé. Ce n'était pas là une mission qui se puisse mener à plusieurs.

Il traversa une lande vide ; il connaissait le chemin comme le dos de sa main. Tout en marchant silencieusement, il continuait de penser à elle, comme à chaque instant depuis si longtemps. Bien peu aurait suffi pour qu'il fût satisfait de leur relation. Il aurait seulement voulu compter un peu pour elle, il aurait seulement voulu qu'elle pensât un peu à lui, comme quand, plus tôt, elle lui envoyait des SMS depuis les bras d'un autre, comme quand elle se plaignait de ses absences. Il aurait été transporté d'avoir une petite place dans son esprit, sans avoir besoin de baisers, de peaux qui se touchent ou de salives qui se mêlent. Mais même cette place, il l'avait perdue. "Oubli", ce mot résumait tout ce qu'il était devenu pour elle et sa seule évocation lui serrait la gorge.

Il était parvenu au pied du mur d'enceinte. Il s'assura de la présence du pistolet à sa ceinture. Retrouvant ses réflexes de ninja, il s'entoura le visage avec la longue écharpe de cachemire dont il s'était muni. D'un saut périlleux, il franchit le haut mur. Quand il tomba en silence de l'autre côté, un berger allemand se posta devant lui en aboyant et un projecteur fixé au mur s'alluma. En une fraction de seconde, avant même le troisième aboiement, il posa deux doigts sur la gorge de l'animal qui s'endormit sans un bruit. De l'autre main, il avait porté une sarbacane à sa bouche. Il la pointa vers le projecteur et la lumière disparut avec un faible claquement.

Octave resta immobile et silencieux quelques instants, pendant lesquels il songea à neutraliser l'alarme, avant de se raviser, estimant que son geste serait ainsi plus théâtral. Il s'approcha de la maison, enleva l'écharpe de son visage et la noua à la poignée de la porte, puis lança son kaginawa et escalada prestement le mur jusqu'à une fenêtre aux volets fermés. Il regretta ce détail, redoutant de trouver Prascovie dans une situation délicate, dans une tenue gênante ou pire, dans les bras de son ami. Il aurait voulu pouvoir vérifier avant de révéler sa présence, mais il était trop tard. Il tira une longue lame de sa manche, avec laquelle il ouvrit en moins d'une seconde les volets et la fenêtre. Prascovie s'était approchée de la fenêtre en entendant le bruit, il se trouvait face à elle, stupéfaite. Dès l'ouverture du volet, une sonnerie stridente s'était mise à retentir. Il la regarda un instant en souriant, pour essayer de la rassurer et pour jouir une dernière fois de la contemplation de ses yeux bleus. Mais quand il vit que la porte de la chambre s'ouvrait, il se hâta avec calme de saisir son arme sous sa veste. Prascovie eut à peine le temps de frémir en voyant le pistolet. Aussitôt, il porta le canon sur sa tempe et pressa la détente.

On aurait dit que la détonation durait plusieurs minutes. Prascovie resta tétanisée, ses yeux demeuraient attachés au regard de l'intrus. Celui-ci resta fixé sur elle avec une expression de tendresse, même après que la partie gauche du visage d'Octave eut disparu dans une explosion sanglante. Sa tempe droite s'était ouverte en une grande plaie en forme d'étoile dont une des branches courait jusqu'à la lèvre supérieure, d'où s'écoula un mince filet de sang. Une fumée légère s'échappait mollement du centre de cette plaie, comme si l'âme d'Octave était en train de s'enfuir paresseusement vers les cieux.

Deux larmes coulèrent lentement sur les joues de la jeune fille, lavant sur leur passage les gouttelettes de sang dont son visage avait été maculé. Ces larmes tombèrent au sol en déposant deux petites taches rose pâle sur le parquet.

A partir de cette nuit, elle n'oublia plus jamais le regard de cet homme qui l'avait aimée, et longtemps après avoir oublié son petit ami du moment, elle se réveilla chaque nuit en rêvant de ces yeux.

Illustration : photo sous licence Creative Commons Attribution-Share Alike 2.0 Generic de brunkfordbraun

vendredi 27 novembre 2009

Quatrième tableau : La repartie de Naïa


J'avais jadis commencé à écrire des petits textes racontant tous la même rencontre avec de petites variantes. Ces textes étaient en grande partie des pièces de circonstance, mais à force d'y penser, j'en suis venu à nourrir à partir d'eux une réflexion sur le hasard, sur la providence. Aussi, j'ai décidé de continuer d'écrire ces petits textes, que j'imagine assemblés dans un n-ptyque (c'est-à-dire un ensemble de n tableaux, où n est compris entre 1 et 10, comme un triptyque ou un pentaptyque, j'étais parti sur l'idée d'un heptaptyque, mais au fur et à mesure de la rédaction, je me rends compte que certaines parties ne présentent pas d'intérêt, je ne sais donc pas encore ce qu'il restera à la fin), suivi d'une imposante postface, intitulé Contra providentiam & dola ejus quae alea nominantur. Voici donc le quatrième de ces tableaux.

Pour ceux de mes lecteurs qui souhaiteraient pouvoir se reporter aux textes précédents, je propose une sorte de table des matière provisoire :

Contra providentiam & dola ejus quae alea nominantur

Premier tableau : Ludivine ou l'absence
Deuxième tableau : Ataraxie
Troisième tableau : Illusions et aveuglement

Quatrième tableau : La repartie de Naïa

"Ecce autem [...] intrauit pinacothecam senex canus, exercitati uultus et qui uideretur nescio quid magnum promittere, sed cultu non proinde speciosus, ut facile appareret eum ex hac nota litteratorum esse, quos odisse diuites solent." (Pétrone, Satiricon, LXIII)

C'était encore une de ces lubies qui avait pris le contrôle de moi, encore une de ces impulsions absurdes qui me poussait à aller divaguer loin de chez moi au lieu de travailler. Je ne savais pas ce qui m'incitait à agir de la sorte, ou plutôt, je le savais trop bien. En tout cas, j'y étais, errant comme un fou, débraillé et hirsute, dans les rues de cette ville, les yeux hagards, mais formidablement mobiles. Les passants devaient me croire paranoïaque en me voyant me retourner sans cesse et dévisager tous ceux que je croisais. C'était que je brûlais d'envie de la voir, tout en redoutant affreusement cette rencontre.

Je marchais devant le lycée, sans but et sans espoir, car je savais bien, je le savais depuis des années, que les rencontres fortuites qu'on veut provoquer ne se produisent jamais. Et pourtant, quelques mètres devant moi, sur le même trottoir, c'étaient elles. J'aurais préféré qu'Euphrosyne ne soit pas là. Non pas que je répugnasse à la voir, bien au contraire, mais je craignais que ma présence ne la mît mal à l'aise. Nous y étions en tout cas. Cette rencontre que j'avais si souvent imaginée, que j'avais si souvent rêvée, dont j'avais tant parlé, cette rencontre, dis-je, était à portée de main !

En approchant, je sentis l'émotion qui commençait à faire battre mon coeur d'une façon étrange. A cet instant, je n'eus plus aucun doute, plus aucune résolution ne tiendrait, la perspective des regrets n'existait plus. C'était une évidence : il n'était pas question que je leur adresse la parole, il était hors de question que j'adresse jamais la parole à quiconque de toute mon existence. J'étais né pour me taire. Naturellement, puisqu'Euphrosyne était là, je ne parlerais pas à Naïa. Le prétexte, tout fallacieux qu'il était, suffit à me donner la dose de bonne conscience suffisante pour me laisser aller à mes penchants. Je passais donc près d'elles sans les regarder, les yeux artificiellement fixes, mensongèrement captivés par un lointain captieux.

A proximité, alors que je distinguais leurs voix, je sentis la brûlure caractéristique dans mes joues, je rougissais. Je fis un effort pour concentrer cette rubescence sur ma joue gauche, celle qui n'était pas de leur côté. Cet effort était désespéré et puéril, mais je n'en ressentis pas moins la brûlure avec plus d'acuité sur la joue gauche.

Après quelques pas, je sortis de cet état, je me trouvai hors de ces instants qui n'ont pas de durée, hors de ce silence qui étouffe tous les bruits du monde, hors de ces regards qui paralysent la pensée. J'étais un autre aussi, les regrets commençaient à apparaître. Pas assez, bien sûr, pour me faire rebrousser chemin.

Alors, je me souvins des regrets que je ramène parfois à la maison, des nuits sans sommeil où je regrette des mots que je n'ai pas dits, où j'écris des lettres pour corriger mes conversations ou mes actions de la journée. Je pensai à ces heures d'errances nocturnes où j'écris, sans papier ni crayon, ce que j'aurais dû dire, dans des missives que je n'envoie jamais ou, pire, que je m'envoie à moi-même pour me faire croire que le monde est tel que je le rêve.

Et je le fis : je revins sur mes pas.

Je m'approchai. Dès mes premiers pas, une de leurs amies remarqua que j'allais vers elles et posa sur moi un regard surpris et interrogateur. Lorsque je ne fus plus qu'à quelques mètres, ses trois compagnes, voyant ce regard, se tournèrent vers moi à leur tour. Je devais être rouge comme un linge. Je m'écriai, avec la voix la plus enjouée que je pus trouver : "Bonjour Naïa !", tout en tendant ma joue pour l'embrasser. Après un bref mouvement de recul instinctif, elle accepta ce baiser, mais je crus percevoir son soulagement de n'être pas contrainte à ces effusions dans un lieu désert et solitaire. Tandis que je saluais Euphrosyne de la même façon, je sentais le regard incrédule et inquisiteur de Naïa qui me scrutait pour tenter de savoir qui je pouvais bien être. Je me tournai alors vers leurs deux amies en bredouillant une phrase que je ne compris pas moi-même et qui se terminait par "zèle". Après une question rituelle à Naïa et Euphrosyne sur leur santé, à laquelle elles répondirent tout aussi rituellement, je repris mon chemin, sans être encore remis de la surprise de mes interlocutrices. Comme je m'éloignais, j'entendis un murmure : "C'est qui ?", je ne pus saisir la repartie embarrassée de Naïa.

Crédits photo : Image d'illustration de Père Igor, sous licence Creative Commons Attribution Share Alike 3.0

mercredi 16 septembre 2009

Troisième tableau : Illusions et aveuglement


Puisque je ne recule devant aucun sacrifice pour complaire à mes lecteurs...

Troisième tableau : Illusions et aveuglements

"Sed quonam lateat quod cupiunt bonum
nescire caeci sustinent
et quod stelliferum transabiit polum
tellure demersi petunt"
(Boèce, Consolation de Philosophie, III, m. 8, 15-18)

Nous venions de sortir du lycée. Comme tous les vendredis, nous n'avions pas cours l'après-midi et le père de Naïa venait nous chercher à midi. Nous attendions sur le trottoir, devant le Carmel, comme d'habitude. Veta et Ludivine étaient avec nous et nous devisions gaiement, de choses et d'autres. Il faisait un soleil magnifique et l'après-midi s'annonçait exquis, surtout que j'allais le passer avec Parmenas dont j'avais été séparée pendant si longtemps ; nous irions peut-être à la piscine, chez ma tante, ou alors, nous choisirions peut-être de rester ainsi, enlacés dans ma chambre, jusqu'à la nuit. Aucun choix n'était fait et toutes les possibilités étaient ouvertes, chacune débordant de promesses de bonheur.

J'étais en train de parler d'un événement de la matinée, lorsque Naïa m'interrompit d'un coup de coude, en me désignant un vieil homme qui passait sur le trottoir d'en face. "Tu ne trouves pas qu'on dirait M. ?", me demanda-t-elle, distraitement amusée. Il n'y avait aucun doute, il s'agissait bien de M., que nous avions fréquenté, quelques années auparavant dans certains lieux interlopes. Je me sentis rougir, ou blêmir, je ne saurais le dire. Ce que Naïa ne savait pas, c'était que M. était aussi un mystérieux inconnu qui m'avait accablée d'une cour sans fin au téléphone et qui désormais la harcelait... J'étais parvenue, non sans peine, à percer son masque et à lui faire avouer que je l'avais bien reconnu, mais j'avais dû jurer de ne révéler son identité à personne.

J'essayai de cacher mon trouble de mon mieux, mais j'étais terrifiée à l'idée que Naïa pût me proposer d'aller lui parler. Nous n'avions aucune raison de le faire, nous n'avions jamais été proches de lui au point de l'interpeller dans la rue et les années n'avaient rien arrangé à cela ; en outre, ses cheveux hirsutes et son regard fuyant n'incitaient guère à la familiarité avec lui. Mais Naïa a parfois des spasmes de folie, c'est d'ailleurs un des aspects de sa personnalité qui la rendent si touchante ! Que lui dirais-je si elle voulait que nous l'abordions ? J'étais face à un dilemme cuisant : devrais-je me parjurer pour informer Naïa de la véritable nature de celui qui lui téléphonait et ainsi la préserver du monstre dans les griffes duquel elle se serait jetée ? Ou devrais-je feindre l'indifférence et me comporter comme si cet homme n'était vraiment que M. ?

Elle fit un pas dans sa direction et je m'écriai : "Non, Naïa ! Attends !" Mais elle avait continué sa progression et se retourna brusquement vers moi, en entendant mon cri. Elle paraissait stupéfaite, tout comme Veta et Ludivine, de ma réticence soudaine à monter dans la voiture de son père dont elle avait déjà ouvert la portière et que j'empruntais régulièrement.

Illustration : photographie sous licence Creative Commons de gadl

Deuxième tableau : Ataraxie



Puisqu'on me l'a demandée, voici la suite du texte "Ludivine ou l'absence". Je ne sais pas si j'écrirai et a fortiori si je publierai les autres textes de cet hexaptyque... Je compterai combien de commentaires ou de mails (il faut bien un peu d'opacité dans ce sondage... ;-)) me demanderont de continuer et je comparerai au nombre (et à la qualité) de ceux qui me supplieront de ne pas publier davantage.

Deuxième tableau : Ataraxie

Sache qu'il n'est pas facile de conserver sa volonté dans un état
conforme à la nature, et en même temps de veiller sur les choses du
dehors ; mais nécessairement, on ne peut s'occuper de l'un sans
négliger l'autre. (Epictète,
Manuel, XIII)

Je sortis du lycée. Comme tous les vendredis, je n'avais pas cours l'après-midi et je n'étais pas mécontente de pouvoir me détendre un peu, surtout que le soleil qui brillait laissait présager de bonnes heures sur ma chaise longue, pendant ce week-end prolongé. J'étais joyeuse, je ne pensais plus à ce qui me préoccupait, au bac, à ce garçon qui ne comprenait décidément rien, à tous ceux qui voulaient tout décider à ma place. Je ne pensais pas même à ces cigarettes qui me manquaient depuis la veille ! D'ailleurs, mon père m'avait promis de m'acheter un paquet et je me voyais déjà en savourer cinq coup sur coup, en allumant chacune avec le mégot de la précédente, pour rattraper le temps perdu... ou la nicotine perdue.

Sur le trottoir, je rencontrai Euphrosyne, qui m'attendait déjà, accompagnée de Véta. Nous fîmes quelques pas puis nous arrêtames devant le Carmel, pour attendre mon père, qui venait nous chercher en voiture. Ludivine se joignit à nous. Je ne l'avais pas vue depuis plus d'un mois. Elle nous apprit ses nouveaux projets et Euphrosyne lui reprocha amicalement de ne pas l'appeler
assez souvent. Je m'associai à ses reproches et nous ne la laissâmes pas protester. Nous savions bien au fond que ces absences n'étaient pas le signe d'un manque d'affection pour nous et nous comprenions qu'il lui soit parfois difficile de trouver du temps à nous consacrer, même si nous le regrettions.

Euphrosyne entreprit alors de nous faire le récit d'un épisode particulièrement frappant de sa matinée. Elle prit la parole, avec le torse bombé et un sourire charmeur aux lèvres, après avoir tiré négligemment sur sa cigarette. Je ne pus m'empêcher, comme à chaque fois que je la vois intervenir ainsi, d'admirer son charisme et la présence avec laquelle elle sait captiver son auditoire. Je lui ai souvent conseillé de faire du théâtre pour apprendre à mieux tirer
profit de cette aura naturelle. Soudain, elle s'arrêta au milieu d'une phrase.

Oh... le silence fut de courte durée et elle enchaîna aussitôt, Euphrosyne n'est pas une fille qui se laisse facilement émouvoir. Véta et Ludivine ne se rendirent même pas compte de cette hésitation. Mais à moi, à moi qui connaissais Euphrosyne depuis si longtemps, à moi qui avais partagé tous ses bonheurs et toutes ses peines depuis l'enfance, elle ne pouvait rien me cacher et aucune de ses émotions ne pouvait me rester inaperçue. Je vis bien qu'elle était troublée et la pâleur, faible, presque imperceptible, qui passa furtivement sur ses joues confirma cette impression. Aussitôt, je suivis son regard pour connaître la cause de cette réaction. Je ne vis rien, qu'un vieillard qui passait derrière moi avec les yeux fixés au sol. Comme il avait rougi, je me demandai s'il n'avait pas osé quelques geste ou quelque regard inconvenant à son intention.

En fin d'après-midi, nous profitâmes de la piscine de sa tante. Saisissant un moment d'absence de son ami pour l'interroger sur le ton de la confidence, je lui parlai de cette réaction et du vieillard, mais avec un embarras évident, elle affecta de ne pas comprendre à quoi je faisais allusion. Depuis lors, il ne s'est pas passé un jour sans que je doute de la confiance que je pouvais avoir dans sa franchise, même si elle reste, aujourd'hui encore, mon amie éternelle.

mercredi 19 août 2009

Ludivine ou l'absence


Je constate que pendant les mois d'été beaucoup d'auteurs de blogs postent des textes anciens, qu'ils avaient dans leurs tiroirs. Je ne voudrais pas que ce blog reste muet pendant tout le mois d'août, mes lecteurs réguliers risqueraient de perdre l'habitude de venir. ;-)

Alors moi aussi je veux vous offrir un texte que j'ai écrit il y a quelque temps. Mais je ne suis pas écrivain, je n'ai jamais rien écrit qui vaille la peine d'être conservé, je n'ai pas des centaines de manuscrits qui dorment dans des tiroirs... J'en ai trouvé un néanmoins. Je n'ai pas d'avis sur sa qualité (donnez-moi le vôtre, je pourrai m'en servir !). Il m'a inspiré beaucoup de réflexions. Il m'a fait prendre conscience de la difficulté qu'il y a à écrire un texte narratif. A vrai dire, je ne sais pas s'il faut dire "la difficulté qu'il y a" ou "la difficulté que j'ai". Je suis assez à l'aise pour écrire des textes argumentatifs, comme des rapports, des commentaires, des pamphlets et des lettres d'amour. Mais quand il s'agit de textes narratifs, je suis beaucoup plus embarrassé. Dans le carnet où j'écris habituellement, il est frappant de comparer ces types de textes : les récits sont beaucoup plus raturés. En outre, je constate que je passe beaucoup plus de temps à écrire un pauvre petit récit qu'une longue argumentation. Je ne sais pas si c'est le lot commun ou si c'est une spécificité. En tout cas, voici donc le résultat de longues heures d'efforts et de réflexions. Il occupera du moins le terrain !


Premier tableau : Ludivine ou l'absence

Je dis : une fleur ! et, hors de l’oubli où ma voix relègue aucun contour, en tant que quelque chose d’autre que les calices sus, musicalement se lève, idée même et suave, l’absente de tous bouquets. (Stéphane Mallarmé, "Crise de vers", Divagations)

Euphrosyne et Naïa sortirent du lycée. Le soleil brillait, présage d'un week-end agréable. Ce temps rendait la perspective d'un vendredi après-midi sans cours encore plus réjouissante et, déjà, des images de piscine et de chaise longue flottaient dans leurs esprits. Réconfortée par ces rêveries, Naïa parvenait même à ne pas penser au manque de tabac qui la tourmentait depuis la veille. En fumant sa dernière cigarette, elle l'avait trouvée vraiment trop courte et elle avait ressenti une sorte de détresse un peu puérile, mais tellement sincère... Pourtant, la lumineuse chaleur qui l'enveloppa lorsqu'elle émergea de l'ombre triste et froide du lycée suffit à faire disparaître cette douleur. Elle prêta à peine attention à Euphrosyne qui sortit une cigarette de son paquet. Euphrosyne ne savait pas quelle torture subissait son amie et ne songea pas à lui en proposer une. Elle l'alluma en abritant son briquet de la brise printanière avec sa main.

En attendant la voiture qui devait venir les chercher, elles conversèrent gaiement avec Véta et Ludivine, sur le trottoir ensoleillé. Il y avait bien longtemps qu'elles n'avaient pas eu l'occasion de parler avec cette dernière et Euphrosyne lui reprocha gentiment de ne pas l'appeler plus souvent. Naïa se joignit à elle pour la tancer sur ces absences, avec une amicale bienveillance. Toutes deux savaient qu'elle avait de bonnes raisons d'être plus distante, depuis quelque temps, mais elles ne pouvaient s'empêcher de regretter les moments de complicité qu'elles avaient eus naguère. Radieuses et souriantes, elles devisaient calmement, sans voir le défilé incessant et irrégulier des automobiles. C'est à peine si elles haussaient la voix pour dominer le bruit, insoucieuses des regards que leur beauté, qui brillait au soleil du printemps ne manquait pas d'attirer.

Le trottoir était confusément chargé, capricieusement couvert des lycéens qui attendaient comme elles, quittaient ou regagnaient le lycée. De temps à autre, elles étaient bousculées ou devaient s'écarter pour faire place à un groupe de jeunes ou à une femme qui cheminait d'un pas pressé. Parmi les innombrables passants, un homme, beaucoup plus âgé, qu'elles avaient connu quelques années auparavant, marchait. Il les regardait avec insistance, le coin de la lèvre frémissant, pour être prêt à sourire en cas de besoin. Tandis qu'il s'approchait, le frémissement se durcit en un rictus hideux et son regard se fixa, d’un air artificieusement naturel, droit devant lui. Au même moment, ses joues s’empourprèrent.

Il faillit bousculer Naïa qui fit un pas de côté pour l'éviter, sans regarder dans sa direction, sans même prêter attention à ce dérangement. Malgré le soleil, elle ne put s'empêcher de frissonner, comme si elle avait été frôlée par un fantôme. Elle ne parvint pas à s'expliquer cette sensation légère et éphémère.