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mardi 25 octobre 2011

Réflexions sur un dialogue sur un dialogue...

Je vais reprendre aujourd'hui sur ce blog une activité que j'avais abandonnée depuis longtemps : la citation et la réflexion sur des textes. Ce qui m'avait écarté de cette activité, à savoir mes efforts aussi répugnants que désespérés pour ajouter mes crachats à l'océan de la littérature narrative, n'est pas encore complètement oublié et tu n'es pas à l'abri, lecteur, d'autres tentatives de ce genre. Mais j'ai envie aujourd'hui de parler d'un texte qui m'est cher. Il s'agit d'un petit poème en prose de Jorge Luis Borges intitulé "Diálogo sobre un diálogo". Sous l'apparence d'un petit apologue amusant, ce texte évoque plusieurs questions qui me touchent particulièrement.

Voici d'abord l'intégralité de ce texte pour que mon propos soit compréhensible (autant que faire se peut).

Diálogo sobre un diálogo
A- Distraídos en razonar la inmortalidad, habíamos dejado que anocheciera sin encender la lámpara.
No nos veíamos las caras. Con una indiferencia y una dulzura más convincentes que el fervor, la
voz de Macedonio Fernández repetía que el alma es inmortal. Me aseguraba que la muerte del
cuerpo es del todo insignificante y que morirse tiene que ser el hecho más nulo que puede sucederle
a un hombre. Yo jugaba con la navaja de Macedonio; la abría y la cerraba. Un acordeón vecino
despachaba infinitamente la Cumparsita, esa pamplina consternada que les gusta a muchas
personas, porque les mintieron que es vieja... Yo le propuse a Macedonio que nos suicidáramos,
para discutir sin estorbo.
Z (burlón)- Pero sospecho que al final no se resolvieron
A (ya en plena mística)- Francamente no recuerdo si esa noche nos suicidamos.

(Dialogue sur un dialogue
A. -- Distraits par une discussion sur l'immortalité, nous avions laissé tomber la nuit sans allumer la
lampe. Nous ne voyions plus nos visages. Avec une indifférence et une douceur plus convaincantes
que la ferveur, la voix de Macedonio Fernandes répétait que l'âme est immortelle.Il m'assurait que
la mort du corps est tout à fait insignifiante, et que mourir est l'événement le plus nul qui puisse
arriver à un homme. Je jouais avec le couteau de Macedonio ; je l'ouvrais et le fermais. Un
accordéon voisin débitait à l'infini la Cumparsita, cette baliverne navrée que beaucoup de gens
aiment, parce qu'on leur a fait croire qu'elle est ancienne... Je proposai à Macedonio de nous
suicider, pour discuter tranquillement.
Z. (moqueur). -- Mais je soupçonne que finalement vous ne vous y êtes pas décidés.
A. (déjà en pleine mystique). -- Franchement, je ne me rappelle pas si nous nous sommes suicidés
cette nuit là. (traduction de Paul et Sylvia Bénichou) )

Je préfère ne pas parler du suicide qui est pourtant un thème qui m'a toujours préoccupé, comme en témoigne mon récit "Ninja, une histoire d'amour à la mode romantique"). Certaines circonstances actuelles font que j'éprouve une certaine gêne à évoquer cette question. Passons donc, même si ce sujet reste comme un arrière-plan à toutes les réflexions de ce billet.

Un premier élément de ce poème que je retrouve dans mon expérience est la mention de la Cumparsita. J'ai déjà parlé de mon goût pour les chansons de Carlos Gardel et, parce qu'elle porte un message qui me concerne, l'interprétation que fait Gardel de cette musique fait partie des morceaux qui m'accompagnent souvent. Je trouve du sublime à cette baliverne navrée, parce qu'au fond, si ce qu'elle exprime est incontestablement de l'ordre de la baliverne ou du radotage, on pourrait lui appliquer ce que disait Heinrich Heine (cité par Gautier) : "C'est une aventure très simple, très commune, très usée; mais celui à qui elle arrive la trouve toujours nouvelle, et il en a le coeur brisé."

C'est en effet une baliverne, mais quelle acuité elle revêt quand on se trouve en position de lui prêter attention !

Un autre point est la question de l'immortalité de l'âme. J'ai des doutes. Je n'ai même que des doutes. Je ne suis que doute. C'est ce qui rend ma cohabitation avec moi-même aussi pénible. Mais il est un sujet sur lequel je ne parviens à concevoir aucun doute, c'est celui de l'immortalité de l'âme. Je ne sais pas ce que devient l'âme des défunts, mais je suis intimement convaincu qu'elle survit à la mort du corps.

Et cela m'amène à une autre idée qui structure ma pensée et mon expérience depuis toujours, celle de la séparation de l'âme et du corps. J'en ai déjà parlé dans un billet précédent. Si je n'avais pas certaines hésitations quant à la distinction de ce qui relève du corps et de ce qui relève de l'âme, j'aurais depuis longtemps acquis une sérénité qui me manque cruellement en ce moment.

Surtout, la question qui me semble cruciale, qui l'est en effet pour moi à l'instant où j'écris, que ce texte de Borges pose d'une façon humoristique, est celle de savoir quelle est l'importance de notre existence actuelle. Si mourir n'est, du fait de l'immortalité de l'âme, qu'une façon de continuer, peut-être d'une manière un peu différente, peut-être (du moins peut-on l'espérer) en rebattant les cartes, quelle est l'importance de cette vie ? Joue-t-elle un rôle ? La vie après la mort est-elle conditionnée par cette première vie (comme dans les théories sur la métempsycose qui supposent que selon la vie qu'on a menée, on obtient une existence inférieure ou supérieure) ? N'y a-t-il entre cette existence et la suivante, comme le suppose le texte de Borges, aucune solution de continuité ? Le corollaire de cette question est : si ma mort n'a pas d'importance pour moi, peut-elle en avoir pour les autres ? En somme, ai-je le droit de gâcher la vie des autres pour échapper à une vie qui m'est insupportable ?

Je me retrouve jusque dans la formule finale du poème, car j'ai l'habitude de plaisanter au sujet de ma mémoire, surtout avec certaines personnes.

Il est des moments où certaines pensées me sont insupportables et où ce texte trouve en moi une résonance particulière.

mardi 2 novembre 2010

Redoutable fumée d'estime

J'ai fait le 22 octobre une expérience assez inhabituelle : j'ai contemplé pendant quelque temps l'incendie d'une maison. L'affaire était simple : la maison, isolée dans les vignes, au bord de la route, était habitée par une dame âgée seule. Deux gendarmes, pendant une patrouille de routine, ont remarqué le début d'incendie. Ils ont évacué l'habitante, qui n'avait rien remarqué et ont décidé d'interrompre la circulation sur la route, craignant l'explosion d'une bouteille de gaz qu'ils avaient remarquée sur les lieux. J'étais la deuxième voiture ainsi immobilisée et, pour ne pas gêner l'arrivée des pompiers, ils nous ont interdit de faire demi-tour. J'ai donc pu rester un bon moment à méditer sur cet incendie, tout en assistant à sa progression.

J'ai imaginé ce que pouvait avoir perdu cette femme et, pour mieux me le représenter, j'ai pensé à ce que je perdrais si ma propre maison brûlait. Oh ! Rien qui soit aucunement susceptible de faire perdre le sourire à mon assureur ! Mais la photo de mes arrière-grands-parents qui est sur la cheminée de ma bibliothèque, des centaines de livres dont la seule valeur est d'être introuvables, les fauteuils sur lesquels je m'asseyais enfant pour regarder des dessins animés, celui où je m'installe pour boire mon café en écoutant le chant des oiseaux, quelques chemises dont la couleur passée et la patine ne pourraient m'être rendues par aucun moyen... Je ne doutais pas que, de le même façon, avec cette maison brûlât toute une vie.

Je fus alors frappé par le contraste entre cette réflexion et le spectacle que j'avais devant les yeux. La violence de la nature me fascine et je me suis souvent surpris à espérer des explosions en voyant choir des objets. Cette fascination est sans doute à rapprocher de celle qu'évoque Lucrèce ("Suave, mari magno turbantibus aequora ventis,/E terra magnum alterius spectare laborem", De Natura rerum, II, 1-2) Mais de cette violence, rien. Les flammes étaient immenses et ont gagné en quelques minutes seulement l'habitation entière, mais elles semblaient langoureusement sereines. Le ciel était d'un bleu limpide et la fumée même paraissait hésiter à la troubler, préférant se répandre en une vague nappe brumeuse. Lors même que l'alimentation électrique a pris feu en jetant des gerbes d'étincelles, le silence est resté parfait ou, pour mieux dire, banal. La toiture en s'effondrant ne fit qu'un sobre "pouf" qui ne différait en rien de celui que fait un livre tombant à plat sur une table. Comment une vie pouvait-elle ainsi se consumer sans plus de trouble ?

Il se trouve que, le week-end avant cet événement, j'avais été trahi par quelqu'un que j'aimais. J'en avais conçu une colère effroyable qui me causa plusieurs nuits blanches, nuits d'errances désespérées, de sac et de ressac. J'avais de le même façon été affecté que ce cataclysme ne changeât rien au quotidien du monde et que la boulangère continuât de sourire en vendant son pain. A quoi bon le pain ?

Non, en effet, cette maison qui brûlait n'était qu'une maison, de même que la trahison dont j'avais été l'objet n'était qu'une trahison. J'ai déjà eu l'occasion de citer le conseil d'Epictète :

Εφ' ἑκάστου τῶν ψυχαγωγούντων ἢ χρείαν παρεχόντων ἢ στεργομένων μέμνησο ἐπιλέγειν, ὁποῖόν ἐστιν, ἀπὸ τῶν σμικροτάτων ἀρξάμενος: ἂν χύτραν στέργῃς, ὅτι "χύτραν στέργω". κατεαγείσης γὰρ αὐτῆς οὐ ταραχθήσῃ: ἂν παιδίον σαυτοῦ καταφιλῇς ἢ γυναῖκα, ὅτι ἄνθρωπον καταφιλεῖς: ἀποθανόντος γὰρ οὐ ταραχθήσῃ. (Arrien, Manuel d'Epictète, III)

(A propos de tout objet d'agrément, d'utilité ou d'affection, n'oublie pas de te dire en toi-même ce qu'il est, à commencer par les moins considérables. Si tu aimes une marmite, dis : « C'est une marmite que j'aime ; » alors, quand elle se cassera, tu n'en seras pas troublé : quand tu embrasses ton enfant ou ta femme, dis-toi que c'est un être humain que tu embrasses ; et alors sa mort ne te troublera pas. (traduction Jean-François Thurot, 1899))
D'une façon analogue, Marc Aurèle écrivait :
Οἷον δὴ τὸ φαντασίαν λαμβάνειν ἐπὶ τῶν ὄψων καὶ τῶν τοιούτων ἐδωδίμων, ὅτι νεκρὸς οὗτος ἰχθύος, οὗτος δὲ νεκρὸς ὄρνιθος ἢ χοίρου· καὶ πάλιν, ὅτι ὁ Φάλερνος χυλάριόν ἐστι ταφυλίου καὶ ἡ περιπόρφυρος τριχία προβατίου αἱματίῳ κόγχης δεδευμένα· καὶ ἐπὶ τῶν κατὰ τὴν συνουσίαν ἐντερίου παράτριψις καὶ μετά τινος σπασμοῦ μυξαρίου ἔκκρισις· οἷαι δὴ αὗταί εἰσιν αἱ φαντασίαι καθικνούμεναι αὐτῶν τῶν πραγμάτων καὶ διεξιοῦσαι δἰ αὐτῶν, ὥστε ὁρᾶν οἷά τινά ποτ'ἐστιν. Οὕτως δεῖ παῤ ὅλον τὸν βίον ποιεῖν καὶ ὅπου λίαν ἀξιόπιστα τὰ πράγματα φαντάζεται, ἀπογυμνοῦν αὐτὰ καὶ τὴν εὐτέλειαν αὐτῶν καθορᾶν καὶ τὴν ἱστορίαν ἐφ'ᾗ σεμνύνεται περιαιρεῖν. Δεινὸς γὰρ ὁ τῦφος παραλογιστὴς καὶ ὅτε δοκεῖς μάλιστα περὶ τὰ σπουδαῖα καταγίνεσθαι, τότε μάλιστα καταγοητεύῃ. (Marc Aurèle, Pensées pour moi-même, VI, 13)

("De même que l'on peut se faire une représentation de ce que sont les mets et les autres aliments de ce genre en se disant : ceci est le cadavre d'un poisson ; cela, le cadavre d'un oiseau ou d'un porc ; et encore, en disant du Falerne, qu'il est le jus d'un grappillon ; de la robe prétexte, qu'elle est du poil de brebis trempé dans le sang d'un coquillage ; de l'accouplement, qu'il est le frottement d'un boyau et l'éjaculation, avec un certain spasme, d'un peu de morve. De la même façon que ces représentations atteignent leurs objets, les pénètrent et font voir ce qu'ils sont, de même faut-il faire durant toute ta vie ; et, toutes les fois que les choses te semblent trop dignes de confiance, mets-le à nu, rends-toi compte de leur peu de valeur et dépouille-les de cette fiction qui les rend vénérables. C'est un redoutable sophiste que cette fumée d'estime ; et, lorsque tu crois t'occuper le mieux à de sérieuses choses, c'est alors qu'elle vient t'ensorceler le mieux." (traduction de Mario Meunier))
Les stoïciens m'ont toujours été une compagnie réconfortante et ce changement de point de vue sur les choses est sans aucun doute un précepte à suivre.

Il est un autre texte qui réconforte dans la lutte contre l'adversité, c'est celui de R. Kipling :

If you can keep your head when all about you
Are losing theirs and blaming it on you;
If you can trust yourself when all men doubt you,
But make allowance for their doubting too:
If you can wait and not be tired by waiting,
Or being lied about, don’t deal in lies,
Or being hated, don’t give way to hating,
And yet don’t look too good, nor talk too wise;

If you can dream—and not make dreams your master;
If you can think—and not make thoughts your aim,
If you can meet with Triumph and Disaster
And treat those two imposters just the same:
If you can bear to hear the truth you’ve spoken
Twisted by knaves to make a trap for fools,
Or watch the things you gave your life to, broken,
And stoop and build ’em up with worn-out tools;

If you can make one heap of all your winnings
And risk it on one turn of pitch-and-toss,
And lose, and start again at your beginnings
And never breathe a word about your loss:
If you can force your heart and nerve and sinew
To serve your turn long after they are gone,
And so hold on when there is nothing in you
Except the Will which says to them: "Hold on!"

If you can talk with crowds and keep your virtue,
Or walk with Kings—nor lose the common touch,
If neither foes nor loving friends can hurt you,
If all men count with you, but none too much:
If you can fill the unforgiving minute
With sixty seconds’ worth of distance run,
Yours is the Earth and everything that’s in it,
And—which is more—you’ll be a Man, my son!

(Rudyard Kipling, "If—". Je ne donne pas de traduction, par paresse essentiellement. Il circule ici ou là une "traduction", magnifique au demeurant, que l'on doit à André Maurois ; malheureusement, je ne maîtrise pas assez bien l'anglais (ou le français) pour comprendre quel rapport il y a entre cette "traduction" et le texte original, sinon une vague similitude de thème...)

Ce poème est souvent considéré comme caractéristique de ce qu'on est convenu le "stoïcisme victorien" et du flegme britannique. La comparaison avec les extraits d'Epictète et de Marc Aurèle est amusante : combien plus digne est la position de Kipling, mais combien moins humoristique !

mardi 5 janvier 2010

Love me on paper : quelques réflexions sur Cyrano de Bergerac et Facebook


Un jour, pendant l'été dernier, j'ai été confronté à un dilemme. J'avais publié ma lettre ouverte à Frédéric Beigbeder, suivi de ma réponse à un commentaire sur Facebook. Ces textes évoquaient la difficulté de communiquer et la séparation entre la vie "réelle" et la vie "virtuelle" sur internet ; et ils m'ont donné le plaisir de recevoir d'assez nombreux témoignages de personnes qui y avaient trouvé quelque intérêt. Je dois d'ailleurs dire que par leur sincérité parfois cruelle et par leur argumentation mécanique, ce sont des billets dans lesquels je me retrouve assez bien. Pourtant, ils ne correspondaient pas au projet initial de ce blog qui était de présenter des citations (je fais abstraction des textes narratifs que j'ai rassemblés sous l'étiquette "n'importe quoi"). J'étais donc partagé, cet été, entre le désir de complaire à mes lecteurs en continuant d'évoquer le confort et les souffrances de la vie virtuelle, par exemple en répondant à mon contradicteur du commentaire sur Facebook, et le désir de conserver la "ligne éditoriale" de ce blog, en continuant de partager des textes que j'apprécie. J'ai tant bien que mal choisi la seconde option.

Aujourd'hui, je suis ravi, car je trouve une occasion de concilier ces deux désirs, en relisant un classique entre les classiques à la lumière de ces questions d'incommunicabilité. Par surcroît, je peux évoquer un épisode de ma vie (mes lecteurs réguliers savent combien je me plais à la raconter) et attirer l'attention sur une artiste qui en vaut la peine. Chacune de ces raisons eût suffi seule. Elles sont trois ; puisse la Providence en être louée. ;-)

Ce texte classique qui parle de la communication, de sa difficulté, de l'utilisation d'un écran pour la faciliter ou la rendre possible, c'est Cyrano de Bergerac, bien sûr.

Pour ceux de mes lecteurs qui seraient trop jeunes pour avoir lu cette oeuvre ou trop âgés pour s'en souvenir, en voici un bref résumé, mais j'exhorte avec la dernière vigueur ces lecteurs à se (re)plonger dans le texte intégral de Rostand : Cyrano aime Roxane, mais n'ose pas lui avouer son amour parce qu'il est trop laid (à cause de son nez, vous savez ?). Roxane, quant à elle, aime Christian, qui est très beau et qui aime aussi Roxane, mais ne veut le lui avouer car il n'a pas d'esprit et se trouve embarrassé quand il s'agit de parler d'amour. Aussi, Cyrano et Christian décident de s'associer : Cyrano écrit pour Christian et lui souffle ce qu'il doit dire et c'est bien sûr aussi pour lui un moyen de vivre sa propre histoire d'amour à travers Christian (à son insu). Ce résumé est très incomplet, notamment en ce qu'il néglige ce que Cyrano appelle son "panache", mais il suffira pour comprendre mon propos.

Le premier extrait de cette oeuvre dont je voudrais parler est celui dans lequel Christian explique à Cyrano pourquoi il ne peut déclarer son amour à Roxane :


CYRANO
Embrasse-moi !

CHRISTIAN
Monsieur...

CYRANO
Brave.

CHRISTIAN
Ah çà ! mais ! ...

CYRANO
Très brave. Je préfère.

CHRISTIAN
Me direz-vous ? ...

CYRANO
Embrasse-moi. Je suis son frère.

CHRISTIAN
De qui ?

CYRANO
Mais d’elle !

CHRISTIAN
Hein ? ...

CYRANO
Mais de Roxane !

CHRISTIAN, courant à lui
Ciel !
Vous, son frère ?

CYRANO
Ou tout comme : un cousin fraternel.

CHRISTIAN
Elle vous a ? ...

CYRANO
Tout dit !

CHRISTIAN
M’aime-t-elle ?

CYRANO
Peut-être !

CHRISTIAN, lui prenant les mains
Comme je suis heureux, Monsieur, de vous connaître !

CYRANO
Voilà ce qui s’appelle un sentiment soudain.

CHRISTIAN
Pardonnez-moi...

CYRANO, le regardant, et lui mettant la main sur l’épaule
C’est vrai qu’il est beau, le gredin !

CHRISTIAN
Si vous saviez, Monsieur, comme je vous admire !

CYRANO
Mais tous ces nez que vous m’avez...

CHRISTIAN
Je les retire !

CYRANO
Roxane attend ce soir une lettre...

CHRISTIAN
Hélas !

CYRANO
Quoi !

CHRISTIAN
C’est de me perdre que de cesser de rester coi !

CYRANO
Comment ?

CHRISTIAN
Las ! je suis sot à m’en tuer de honte !

CYRANO
Mais non, tu ne l’es pas puisque tu t’en rends compte.
D’ailleurs, tu ne m’as pas attaqué comme un sot.

CHRISTIAN
Bah ! on trouve des mots quand on monte à l’assaut !
Oui, j’ai certain esprit facile et militaire,
Mais je ne sais, devant les femmes, que me taire.
Oh ! leurs yeux, quand je passe, ont pour moi des bontés...

CYRANO
Leurs cœurs n’en ont-ils plus quand vous vous arrêtez ?

CHRISTIAN
Non ! car je suis de ceux, -je le sais... et je tremble ! -
Qui ne savent parler d’amour.

CYRANO
Tiens ! ... Il me semble
Que si l’on eût pris soin de me mieux modeler,
J’aurais été de ceux qui savent en parler.

CHRISTIAN
Oh ! pouvoir exprimer les choses avec grâce !

CYRANO
Être un joli petit mousquetaire qui passe !

CHRISTIAN
Roxane est précieuse et sûrement je vais
Désillusionner Roxane !

CYRANO, regardant Christian
Si j’avais
Pour exprimer mon âme un pareil interprète !

CHRISTIAN, avec désespoir
Il me faudrait de l’éloquence !

CYRANO, brusquement
Je t’en prête !
Toi du charme physique et vainqueur, prête-m’en
Et faisons à nous deux un héros de roman !

CHRISTIAN
Quoi ?

CYRANO
Te sentirais-tu de répéter les choses
Que chaque jour je t’apprendrais ? ...

CHRISTIAN
Tu me proposes ? ...

CYRANO
Roxane n’aura pas de désillusion !
Dis, veux-tu qu’à nous deux nous la séduisions ?
Veux-tu sentir passer, de mon pourpoint de buffle
Dans ton pourpoint brodé, l’âme que je t’insuffle ! ...

CHRISTIAN
Mais, Cyrano ! ...

CYRANO
Christian, veux-tu ?

CHRISTIAN
Tu me fais peur !

CYRANO
Puisque tu crains, tout seul, de refroidir son cœur,
Veux-tu que nous fassions -et bientôt tu l’embrases ! -
Collaborer un peu tes lèvres et mes phrases ? ...

CHRISTIAN
Tes yeux brillent ! ...

CYRANO
Veux-tu ? ...

CHRISTIAN
Quoi ! cela te ferait
Tant de plaisir ? ...

CYRANO, avec enivrement
Cela...
Se reprenant, et en artiste.
Cela m’amuserait !
C’est une expérience à tenter un poète.
Veux-tu me compléter et que je te complète ?
Tu marcheras, j’irai dans l’ombre à ton côté
Je serai ton esprit, tu seras ma beauté.

CHRISTIAN
Mais la lettre qu’il faut, au plus tôt, lui remettre !
Je ne pourrai jamais...

CYRANO, sortant de son pourpoint la lettre qu’il a écrite
Tiens, la voilà, ta lettre !

CHRISTIAN
Comment ?

CYRANO
Hormis l’adresse, il n’y manque plus rien.

CHRISTIAN
Je...

CYRANO
Tu peux l’envoyer. Sois tranquille. Elle est bien.

CHRISTIAN
Vous aviez ? ...

CYRANO
Nous avons toujours, nous, dans nos poches,
Des épîtres à des Chloris... de nos caboches,
Car nous sommes ceux-là qui pour amantes n’ont
Que du rêve soufflé dans la bulle d’un nom ! ...
Prends, et tu changeras en vérités ces feintes ;
Je lançais au hasard ces aveux et ces plaintes
Tu verras se poser tous ces oiseaux errants.
Tu verras que je fus dans cette lettre -prends ! -
D’autant plus éloquent que j’étais moins sincère !
– Prends donc, et finissons !

CHRISTIAN
N’est-il pas nécessaire
De changer quelques mots ? Écrite en divaguant,
Ira-t-elle à Roxane ?

CYRANO
Elle ira comme un gant !

CHRISTIAN
Mais...

CYRANO
La crédulité de l’amour-propre est telle,
Que Roxane croira que c’est écrit pour elle !

CHRISTIAN
Ah ! mon ami !
Il se jette dans les bras de Cyrano. Ils restent embrassés.

(Edmond Rostand, Cyrano de Bergerac, II, 10)

Combien je me retrouve dans ces propos du jeune homme ! Combien de fois aurais-je pu m'écrier avec lui : "Las ! je suis sot à m'en tuer de honte" ! Je ne suis pas tout à fait comme lui, cependant, car moi, je suis de ceux - je le sais... et je tremble ! - qui ne savent parler tout court. Ce n'est pas de parler d'amour qui m'embarrasse, même si l'amour n'arrange rien à l'affaire, en général, mais c'est simplement de parler, j'entends "m'exprimer à l'oral". Oh ! Il y a une autre différence entre Christian et moi : il est rare que les yeux des femmes aient des bontés pour moi quand je passe ! (et tant pis pour mes lectrices qui m'imaginaient déjà comme un séduisant quadragénaire !). Mais j'ai souvent vu la déception qu'il évoque de personnes surprises lorsque je cessais de rester coi, ou du moins m'y essayais.

J'ai aussi avec lui une autre différence : écrire une lettre d'amour ne m'ennuie pas, j'y puis même être assez à l'aise. Aussi, je me reconnais également assez bien dans le personnage de Cyrano. Voici le passage de la pièce qui fait pendant à celui que je viens de citer ; c'est celui dans lequel Cyrano avoue son amour pour Roxane et dit pourquoi il ne veut pas lui en parler :

LE BRET, haussant les épaules
Soit ! – Mais enfin, à moi, le motif de ta haine
Pour Montfleury, le vrai, dis-le-moi !

CYRANO, se levant
Ce Silène,
Si ventru que son doigt n’atteint pas son nombril,
Pour les femmes encor se croit un doux péril,
Et leur fait, cependant qu’en jouant il bredouille,
Des yeux de carpes avec ses gros yeux de grenouilles ! ...
Et je le hais depuis qu’il se permit, un soir,
De poser son regard, sur celle... Oh ! j’ai cru voir
Glisser sur une fleur une longue limace !

LE BRET, stupéfait
Hein ? Comment ? Serait-il possible ? ...

CYRANO, avec un rire amer
Que j’aimasse ? ...
Changement de ton et gravement.
J’aime.

LE BRET
Et peut-on savoir ? Tu ne m’as jamais dit ? ...

CYRANO
Qui j’aime ? ... Réfléchis, voyons. Il m’interdit
Le rêve d’être aimé même par une laide,
Ce nez qui d’un quart d’heure en tous lieux me précède ;
Alors moi, j’aime qui ? ... Mais cela va de soi !
J’aime - mais c’est forcé ! – la plus belle qui soit !

LE BRET
La plus belle ? ...

CYRANO
Tout simplement, qui soit au monde !
La plus brillante, la plus fine,
Avec accablement
La plus blonde !

LE BRET
Eh, mon Dieu, quelle est donc cette femme ? ...

CYRANO
Un danger
Mortel sans le vouloir, exquis sans y songer,
Un piège de nature, une rose muscade
Dans laquelle l’amour se tient en embuscade !
Qui connaît son sourire a connu le parfait.
Elle fait de la grâce avec rien, elle fait
Tenir tout le divin dans un geste quelconque,
Et tu ne saurais pas, Vénus, monter en conque,
Ni toi, Diane, marcher dans les grands bois fleuris,
Comme elle monte en chaise et marche dans Paris ! ...

LE BRET
Sapristi ! Je comprends. C’est clair !

CYRANO
C’est diaphane.

LE BRET
Magdeleine Robin, ta cousine !

CYRANO
Oui, - Roxane.

LE BRET
Eh bien ! mais c’est au mieux ! Tu l’aimes ? Dis-le-lui !
Tu t’es couvert de gloire à ses yeux aujourd’hui !

CYRANO
Regarde-moi, mon cher, et dis quelle espérance
Pourrait bien me laisser cette protubérance !
Oh ! je ne me fais pas d’illusion ! - Parbleu,
Oui, quelquefois, je m’attendris, dans le soir bleu ;
J’entre en quelque jardin où l’heure se parfume ;
Avec mon pauvre grand diable de nez je hume
L’avril ; je suis des yeux, sous un rayon d’argent,
Au bras d’un cavalier, quelque femme, en songeant
Que pour marcher, à petits pas, dans de la lune,
Aussi moi j’aimerais au bras en avoir une,
Je m’exalte, j’oublie... et j’aperçois soudain
L’ombre de mon profil sur le mur du jardin !

LE BRET, ému
Mon ami ! ...

CYRANO
Mon ami, j’ai de mauvaises heures !
De me sentir si laid, parfois, tout seul...

LE BRET, vivement, lui prenant la main
Tu pleures ?

CYRANO
Ah ! non, cela, jamais ! Non, ce serait trop laid,
Si le long de ce nez une larme coulait !
Je ne laisserai pas, tant que j’en serai maître,
La divine beauté des larmes se commettre
Avec tant de laideur grossière ! ... Vois-tu bien,
Les larmes, il n’est rien de plus sublime, rien,
Et je ne voudrais pas qu’excitant la risée,
Une seule, par moi, fut ridiculisée ! ...

LE BRET
Va ne t’attriste pas ! L’amour n’est que hasard !

CYRANO, secouant la tête
Non ! J’aime Cléopâtre : ai-je l’air d’un César ?
J’adore Bérénice : ai-je l’aspect d’un Tite ?

LE BRET
Mais ton courage ! ton esprit ! - Cette petite
Qui t’offrait là, tantôt, ce modeste repas,
Ses yeux, tu l’as bien vu, ne te détestaient pas !

CYRANO, saisi
C’est vrai !

LE BRET
Hé ! Bien ! alors ? ... Mais, Roxane, elle-même,
Toute blême a suivi ton duel ! ...

CYRANO
Toute blême ?

LE BRET
Son cœur et son esprit déjà sont étonnés !
Ose, et lui parle, afin...

CYRANO
Qu’elle me rie au nez ?
Non ! - C’est la seule chose au monde que je craigne !

(Edmond Rostand, Cyrano de Bergerac, I, 5)

Moi aussi, bien souvent, j'ai rêvé d'autre chose, d'amour bien sûr, mais pas seulement, j'ai rêvé aussi d'être un convive aimable, une agréable compagnie ! Oh, ce n'est pas ma laideur qui me retient : si, physiquement, je ne suis pas un Christian, je ne suis pas non plus un Cyrano ; mais, pour parodier ce dernier, moi, c'est moralement que j'ai mes protubérances !

Moi aussi, j'ai souvent écrit des lettres (combien souvent !) que n'ont jamais lues leurs destinataires, moi aussi, j'ai été jaloux de ceux qui remportaient des lauriers que je n'avais pas brigués, moi aussi j'ai été furieux de voir glisser sur une fleur une longue limace !

Alors, comme Cyrano, je me suis trouvé un Christian ; mais au contraire de lui, je l'ai créé moi-même, et je l'ai appelé Caym ! C'est lui qui est moi sur internet et c'est en quelque sorte lui que vous êtes en train de lire. J'ai la faiblesse de m'imaginer que j'ai pu grâce à lui sembler à des personnes que j'ai rencontrées sur internet quelqu'un de sympathique, voire d'agréable ou de spirituel... et je ne saurais dire la honte que je ressens en pensant au rustre que ces personnes ont dû côtoyer si jamais elles m'ont rencontré !

Aussi, je ne puis m'empêcher d'enrager quand je vois, ici ou là, quelqu'un qui fustige l'anonymat permis par internet et les médiocres ou les faibles qui se cachent derrière une fausse identité. Combien plus de médiocres se cachent derrière une vraie identité !

En relisant la pièce à cette lumière, je suis enchanté de voir à chaque page à quel point je retrouve des pensées que j'ai eues ou que j'aurais pu avoir ! Mais il y a un point qui plus encore me fait prêter attention à un détail de mon expérience personnelle. L'opposition qu'évoque la pièce est celle, classique, de la beauté et de l'intelligence, dont nous avons tous une expérience quotidienne (parfois sous la forme "elle est belle, mais quelle conne !"). Celle que je ressens est bien plutôt l'opposition, tout aussi classique, du corps et de l'esprit : quand mon esprit est libre, ou peu contraint matériellement, je suis assez à mon aise, mais dès qu'il s'agit de faire intervenir mon corps, en faisant un geste, en posant un regard, en articulant une parole, je me trouve en grande difficulté.

Cependant, cette dichotomie ne suffit pas pour rendre compte de mon expérience ; j'en ai souvent été émerveillé. En effet, l'impression qu'a un observateur extérieur, qui est aussi celle que je conserve souvent par la suite, est que je suis paralysé et que la déficience de mon corps se transmet à mon esprit. La réalité est tout autre : mon esprit, dans ces moments-là, est terriblement vif et rapide. J'ai déjà raconté une conversation que j'ai eue avec une jeune fille (si jamais la pauvre enfant venait à lire ce blog, elle serait sans doute horrifiée de voir qu'il y est aussi souvent question d'elle -- surtout qu'elle pourrait comprendre certaines allusions invisibles pour mes autres lecteurs ! Je rappelle néanmoins que lors de cet échange, mon objectif n'était pas de la séduire, en tout cas pas dans un sens amoureux, même s'il est vrai que j'aurais vivement désiré que cet entretien fût moins pénible pour elle qu'il ne l'a été), elle m'a dit qu'elle faisait de la musique... et je n'ai rien trouvé à lui répondre... On pourrait croire que mon esprit tétanisé n'est pas parvenu à se représenter qu'on fait habituellement de la musique avec un instrument. Il n'en est rien ! J'ai pensé aussitôt à lui demander de quel instrument elle jouait, mais tout aussi rapidement, mon esprit a élaboré quantité de scenarii et d'hypothèses baroques justifiant que je ne le demande pas. Autrement dit, j'ai réussi, en un éclair, à me convaincre moi-même qu'il serait ridicule de lui poser la question. Bien sûr, je ne saurais exposer ici ce raisonnement captieux, car il était absurde et, à ce titre, impossible à reconstituer, mais il est merveilleux de voir comment j'ai pu, en toute bonne foi, me laisser persuader par lui.

Cette stratégie de mon esprit pour m'induire en erreur me rappelle d'autres situations : les sophismes qu'il parvient à trouver pour me convaincre de reprendre une sucrerie ou un verre, ou pour justifier qu'il serait préférable de rester dix minutes supplémentaires au lit, ou encore dans des situations où il est question de satisfaire un désir sexuel. Je suis à chaque fois stupéfait de la force que peuvent avoir ces raisonnements absurdes, force qui tombe lamentablement dès le désir satisfait. Devant cette habileté rhétorique, je comprends soudain toutes les représentations classiques de la conscience, de la tentation, du démon. C'est prodige de voir comment le corps peut mettre l'esprit à son service, comment il peut mobiliser cette rhétorique (et souvenez-vous que Caym est, dans la démonologie traditionnelle, un démon sophiste).

Qui d'autre que Roxane, ou plutôt Roxanne, aurait pu m'inspirer ces réflexions ? Il m'est en effet arrivé récemment d'assister, dans une salle de Berlin, à un spectacle d'une jeune chanteuse nommée Roxanne de Bastion. Mon inculture en matière de musique me rend ici inapte à parler comme il conviendrait de ce moment. Je ne saurais dire à quoi ses chansons ressemblent, quelles autres artistes elle évoque. Tout ce que je puis dire, c'est que les paroles de ses chansons m'ont singulièrement touché, avec des références littéraires qui me parlent (Shakespeare, Lewis Carroll), que sa voix sublime m'a ému plus que je ne l'aurais attendu, que le sourire qui n'a pas quitté ses lèvres de toute la soirée m'a laissé un souvenir merveilleux.

Je t'arrête tout de suite, romanesque lecteur ! Ne va pas t'imaginer que ce billet serait une sorte de déclaration d'amour timide (et convenons-en , atrocement alambiquée) que j'adresserais à Roxanne. Non, je ne suis pas amoureux de Roxanne ! Même si, dans d'autres circonstances, j'aurais été enchanté d'en être amoureux, même s'il n'est pas exagéré de dire de cette Roxanne, comme de la Roxane de Cyrano, "Qui connaît son sourire a connu le parfait." Pourtant, j'aurais aimé lui parler ce soir-là, simplement pour lui dire que j'avais apprécié sa prestation.

Je n'en ai rien fait. Bien sûr. L'argument spécieux que mon corps a trouvé pour me convaincre a été mon inconfort pour m'exprimer en anglais. Mais eût-elle été française, il m'en eût procuré un autre !

Au lieu de cela, qu'ai-je fait ? Qu'auriez-vous voulu que je fisse ? Aussitôt rentré à mon hôtel, j'ai envoyé Caym pour écrire sur son mur de Facebook ce que j'aurais voulu lui dire !

Bien sûr, ce silence coupable à l'égard de Roxanne ne pouvait que m'inciter à relire Cyrano.

C'est bien sûr sa photo qui illustre ce billet et j'ai pris la liberté d'emprunter un vers de sa chanson "Handwriting" pour le titre. J'engage tous mes lecteurs à écouter sa musique et à suivre cette artiste.

Crédits photographiques : photo de Jez Brown, utilisée avec l'aimable autorisation du photographe.


jeudi 30 juillet 2009

Réponse à un commentaire sur Facebook

Quelqu'un a écrit un commentaire sur Facebook en réponse à mon précédent billet . Voici le texte de ce commentaire :

Ne nous méprenons pas... je me tape de Beigbeder, et tout autant de ses écrits...
Mais cette réponse me choque, parce qu'a l'inverse tes arguments me semblent tristes. Si j'ai bien lu, tu revendiques presque une vie sur internet, fausse ou faussée, venant mettre un peu de couleur dans ta non vie ?
Si c'est bien le cas, alors oui, je trouve ça misérable... et puisque tu choisi de partager cela sur facebook, je me permet d'y répondre :)

Je peux comprendre que l'on puisse voir un certain romantisme dans la fuite de la réalité... les drogues, les reves... mais putain, là on parles de Facebook et de MSN !!!

Evidement, on ne se connais pas et je me permet juste de reagir a ce "texte", sans vouloir a aucun instant porter atteinte a son auteur ;)
Comme ma réponse est trop longue pour être postée comme commentaire sur Facebook, je la dépose ici :

C'est bien ainsi que j'entends ton commentaire ! Je ne vois en toi ni un thuriféraire de F. Beigbeder (pour lequel au demeurant je n'ai ni antipathie ni sympathie particulières, à vrai dire), ni un ennemi decidé à avoir ma peau ! Tu fais bien de répondre et si j'ai partagé cela sur Facebook et sur mon blog, c'est aussi pour que tu puisses répondre.

Tu as bien lu, me semble-t-il. Tu as bien lu, mais tu n'as pas bien compris (soit dit sans t'offenser). Tu n'as pas compris parce que tu portes sur le monde le même regard que F. Beigbeder (en tout cas, celui qu'il manifeste dans le texte dont il est question) qui est aussi celui que porte notre société sur cette question : je ne revendique pas une vie fausse ou faussée sur internet et je ne parle pas de non vie ! Ma vie sur internet est plus vraie que la tienne en dehors !

D'abord, une petite précision sur ma vie (ou non vie), sur celle que tu appelles vraie : en me voyant, tu n'imaginerais sans doute pas que je suis l'auteur de ce texte. Dans ma 'vraie' vie, j'ai un 'vrai' emploi, une 'vraie' famille (c'est-à-dire une 'vraie' femme et un 'vrai' enfant), j'ai une 'vraie' maison, une 'vraie' voiture, je porte de 'vraies' chemises propres et j'ai même quelques 'vrais' amis. J'ai une vraie vie plutôt heureuse, merci. :-)

Mais je suis un sociopathe, ou un grand timide, appelle ça comme il te plaira. J'aimerais rencontrer des gens, j'aimerais passer des soirées en conversation avec des inconnus, pour découvrir d'autres personnalités, d'autres goûts, d'autres préoccupations. J'aimerais ça, mais je ne le puis pas. Oh bien sûr, je suppose que pour quelqu'un d'extraverti, c'est de la paresse, de la faiblesse, que je n'ai qu'à me secouer ou d'autres choses de ce genre. Sans doute... Je ne sais pas si c'est quelque chose qu'on peut imaginer... Permets-moi de te raconter une petite anecdote, pour que tu puisses entrevoir de quoi je parle : un jour, j'ai eu une conversation téléphonique avec une jeune fille qui était importante à mes yeux (en tout bien, tout honneur, je suis marié, souviens-toi). C'était la première fois que je lui parlais en 'vrai'. Elle m'a dit qu'elle avait fait de la musique... Il aurait été normal que je lui demande de quel instrument elle jouait, tu ne crois pas ? Tu lui aurais demandé, toi ? Je n'y ai pas pensé. Ou pour être plus exact, je n'y ai pas pensé dans un premier temps, puis je me suis dit que ce serait une question ridicule, que peut-être qu'elle ne jouait d'aucun instrument... C'est drôle dit ainsi, mais au fond ça ne l'est pas en général. Bien sûr, un peu plus tard, je vois le ridicule de mes réticences, mais plus tard, il est souvent trop tard ("Il y a une demi-heure, tu as dit que tu avais fait de la musique, tu te souviens ? Et de quel instrument jouais-tu ?", c'est une correction en forme de coq-à-l'âne qui peut être drôle une fois dans une conversation, mais qui lasse vite...).

Tu peux trouver ça triste, misérable, méprisable, nul, pathétique. C'est ce que j'ai pensé longtemps, que je pense encore parfois (en raccrochant d'une conversation avec une jeune fille qui est importante à mes yeux, par exemple). J'y ai beaucoup réfléchi. En fait, j'ai la faiblesse de penser qu'il existe des êtres humains moins intelligents que moi (même s'il ne sont pas majoritaires, bien sûr), qu'il en existe qui écrivent moins bien que moi, qu'il en existe qui sont moins sensibles que moi à certaines choses, qu'il en existe qui sont moins beaux que moi (euh... non là j'avoue, ça je ne le crois pas vraiment, même si je suis disposé à écrire avec verve et courtoisie à toutes les personnes qui m'enverront un mail pour m'assurer que j'ai tort de ne pas le croire ;-)) En somme, j'ai fini par me convaincre que j'ai des qualités et que le fait d'avoir certains défauts, même s'ils sont assidûment stigmatisés par notre société, ne faisait pas de moi un loser, un taré, un monstre. J'ai fini par me convaincre que chaque médaille à son revers, mais qu'il convient d'en présenter l'avers.

J'aime rencontrer des gens, j'aime passer des soirées en conversation avec des inconnus, pour découvrir d'autres personnalités, d'autres goûts, d'autres préoccupations. Et sur Facebook, ou ailleurs sur internet, je le fais. Dans mes amis de Facebook, j'ai des gens de tous les âges, de tous les sexes, de beaucoup de nationalités, d'horizons culturels variés. Bien sûr, beaucoup ne sont pas de vrais amis (mais je me flatte toutefois que certains en soient). L'autre jour, j'ai pris l'avion avec un collègue et en sortant, il parlé pendant cinq minutes avec une autre passagère du roman qu'elle lisait ; je trouve ça bien, mais je serais incapable de le faire. A la place, j'ai ce genre de petites conversations sur Facebook... :-)

Ma 'vraie' vie sociale n'est pas aussi épanouie que je le voudrais, mais j'ai une vie sociale épanouie sur FB... Et elle n'est pas moins vraie ! Les gens avec qui je parle sont de vrais gens ! N'es-tu pas vrai toi ? Pour ma part, je te jure, je ne suis pas un robot ! Pourquoi des relations entre de vraies personnes seraient-elles moins vraies sous prétexte qu'elles utilisent internet ? Est-ce qu'il y a des degrés de vérité ? Est-ce qu'une conversation téléphonique avec un de tes amis est moins vraie que la même conversation autour d'un verre ? Et si vous avez cette conversation lors d'un repas ou en marchant dans la rue, est-elle plus ou moins vraie ? Si c'est sur MSN, j'ai bien compris, elle est fausse.

Tu trouves ma vie triste. C'est une sollicitude dont je te sais gré, mais je t'assure qu'elle est bien inutile. Je ne suis pas triste moi ! Je ne suis pas triste du tout ! Mon Facebook, mon MSN, mon blog et plein d'autres choses comme ça, c'est bien assez pour me combler. Tu vois, je viens de passer la soirée à te répondre, parce que ça me fait plaisir ! J'aurais pu me forcer à sortir, à aller m'attabler dans un bar, à boire avec componction douze cafés l'un après l'autre, pour ne pas avoir l'air d'un con solitaire et désoeuvré, à jeter çà et là des œillades vaguement envieuses aux tables animées, avant de rentrer chez moi en me reprochant de n'avoir trouvé personne à qui parler ou de n'avoir su que répondre à quelqu'un qui m'aurait adressé la parole. Au lieu de ça, j'ai passé la soirée à dire des choses qui me tiennent à coeur à quelqu'un de sympathique (toi !), tout en conversant de temps à autre sur MSN avec un très jeune homme qui prend plaisir à aménager son jardin et à étudier l'histoire de la Seconde Guerre mondiale et dont le téléphone a une connexion versatile. Je ne sais pas ce qui est le plus vrai dans cette alternative, mais je sais ce que je préfère. Alors sois triste pour moi, prends pitié de moi, si c'est ce qui te plaît, mais, de grâce, ne me souhaite rien d'autre !

Je n'aurais peut-être pas dû dire que j'étais désespéré. Quand j'ai écrit ce texte, il y a quelques mois, je l'étais un peu (je venais de raccrocher d'une conversation avec une jeune fille qui était importante à mes yeux ;-) ). J'aurais mieux fait, sans doute, de dire "désabusé", mais peu importe : j'ai cessé d'espérer, j'ai cessé d'attendre qu'une place se fasse pour moi dans une vie que je ne comprends pas, j'ai décidé de cultiver mes points forts au lieu de déplorer mes tares. C'est cette désespérance qui me fait prendre plaisir à la vie.

mercredi 29 juillet 2009

Lettre ouverte à Frédéric Beigbeder

Bonjour Monsieur,

J'ai lu il y a quelque temps votre article "J'ai peur du virtuel". Vous dites que "Les internautes sont très tolérants, sauf quand on critique Internet." Je suis un internaute et si je me permets de vous répondre aujourd'hui, ce n'est pas parce que vous critiquez Internet. Si je vous réponds aujourd'hui, c'est parce j'ai lu votre article comme une attaque personnelle à mon encontre. J'espère que vous apprécierez le délai de réflexion que je me suis accordé afin de ne pas vous importuner pour une lubie ;-).

N'en doutez pas, je suis de ceux dont vous parlez : "des Fakes et des frustrés, ou simplement des losers tristes et seuls, timides et respectables". J'ai longtemps été respectable et timide, trop seul peut-être. Du dépit que j'en ai conçu, j'ai été frustré, au point de devenir un fake. Je ne vais pas vous raconter ma vie, elle n'a pas d'intérêt et vous ne la pourriez pas comprendre. Qu'il vous suffise de savoir que les gens ne me reconnaissent jamais à notre deuxième rencontre, que j'ai passé mon adolescence à mendier les sourires de telle ou telle, sourire que j'estimais comme le plus intense des plus troublantes délices de l'amour, que je n'ai rien choisi dans mon existence, que, mille fois, j'ai crispé mes poings vers Dieu, rempli de haine pour moi-même, pour n'avoir pas su saisir une occasion de faire un geste ou une parole. J'ai eu 15 ans à peu près en même temps que vous et lorsque je sortais du lycée je me dépêchais de rentrer et ce n'était pas pour échanger sur Facebook ou sur MSN, c'était pour lire Baudelaire. Ce que vous appelez "un loser triste et seul, timide et respectable", c'est ce que j'appelle un spectre. Vous le savez comme moi, les spectres n'existent pas. C'est bien de cela qu'il s'agit : je n'existe pas. En tout cas, je n'existe pas dans ce que vous appelez la vie...

Je ne parlerai pas de la "surveillance orwellienne de [mes] habitudes de consommation". Je m'accommode fort bien d'être un profil de consommateur. Le plus sagace des analystes de Facebook en sait bien moins sur moi que n'en sait sur vous le plus grossier des vigiles qui somnolent devant les écrans de surveillance des lieux où vous charroie votre "vraie" vie. Que m'importe le business, s'il me permet d'avoir commerce avec des étoiles !

J'ai dit que je n'ai jamais rien choisi. J'ai menti : j'ai choisi mon pseudo sur Facebook, sur Myspace, j'ai choisi chacune des innombrables adresses email que j'ai eu l'occasion d'utiliser, j'ai choisi les pseudos les plus extravagants sur les forums les plus improbables, j'ai choisi le titre de mes blogs. J'ai acquis quelque notoriété sur Internet sous mon vrai nom (notoriété qui n'approchera jamais la vôtre, bien sûr), j'ai parfois été utile aux uns ou aux autres sur Internet, je m'y suis fait des amis (je veux dire de vrais amis, pas des vignettes sur Facebook), j'y ai parfois été admiré, j'y ai parfois été importun, comme je lui suis à l'instant même... J'y ai vécu. Lorsque quelqu'un que j'ai rencontré dans la "vraie" vie me rencontre sur Internet, il se demande souvent étonné si je suis bien la même personne que celle qu'il a rencontrée (à supposer qu'il se souvienne de moi, ce qui est rare) ; lorsque je dois parler (en face ou au téléphone) à quelqu'un qui m'a d'abord rencontré sur Internet, il est déçu, toujours.

Aussi, pour répondre à votre exhortation, c'est sur Internet que je suis le plus sorti, que j'ai le plus discuté, que j'ai le plus bossé.

Vous avez connu comme moi l'époque où Internet n'existait pas. Depuis son arrivée, je suis toujours un loser, mais je ne suis plus triste. Je suis seul sans doute, mais, comme celui de Michelet (Jules, pas Claude), il est lumineux, âpre et beau mon désert et je me plais dans cette thébaïde constellée.

Je me doute que vous avez bien d'autres choses à faire que de répondre à mon verbiage et je serais déjà flatté que eussiez poursuivi votre lecture jusqu'ici. Je voudrais, si je le puis dire sans outrecuidance, vous apprendre quelque chose, vous amener à repenser votre vision de la vie et de la mort. Je suis aussi dandy que vous, je suis aussi vivant que vous, je suis plus désespéré que vous ne le serez jamais. Est-ce que cela ne me rend pas plus beau ?

Pour finir, je ne vous aurais jamais dit cela si je vous avais rencontré en personne. Mais c'est peut-être ça la vraie vie.

J'ai l'honneur d'être, Monsieur, avec la considération et le respect les plus parfaits,

Votre serviteur le plus dévoué, Caym.

Update : J'ai répondu à commentaire à ce billet fait sur Facebook dans un autre billet.