mardi 25 octobre 2011

Réflexions sur un dialogue sur un dialogue...

Je vais reprendre aujourd'hui sur ce blog une activité que j'avais abandonnée depuis longtemps : la citation et la réflexion sur des textes. Ce qui m'avait écarté de cette activité, à savoir mes efforts aussi répugnants que désespérés pour ajouter mes crachats à l'océan de la littérature narrative, n'est pas encore complètement oublié et tu n'es pas à l'abri, lecteur, d'autres tentatives de ce genre. Mais j'ai envie aujourd'hui de parler d'un texte qui m'est cher. Il s'agit d'un petit poème en prose de Jorge Luis Borges intitulé "Diálogo sobre un diálogo". Sous l'apparence d'un petit apologue amusant, ce texte évoque plusieurs questions qui me touchent particulièrement.

Voici d'abord l'intégralité de ce texte pour que mon propos soit compréhensible (autant que faire se peut).

Diálogo sobre un diálogo
A- Distraídos en razonar la inmortalidad, habíamos dejado que anocheciera sin encender la lámpara.
No nos veíamos las caras. Con una indiferencia y una dulzura más convincentes que el fervor, la
voz de Macedonio Fernández repetía que el alma es inmortal. Me aseguraba que la muerte del
cuerpo es del todo insignificante y que morirse tiene que ser el hecho más nulo que puede sucederle
a un hombre. Yo jugaba con la navaja de Macedonio; la abría y la cerraba. Un acordeón vecino
despachaba infinitamente la Cumparsita, esa pamplina consternada que les gusta a muchas
personas, porque les mintieron que es vieja... Yo le propuse a Macedonio que nos suicidáramos,
para discutir sin estorbo.
Z (burlón)- Pero sospecho que al final no se resolvieron
A (ya en plena mística)- Francamente no recuerdo si esa noche nos suicidamos.

(Dialogue sur un dialogue
A. -- Distraits par une discussion sur l'immortalité, nous avions laissé tomber la nuit sans allumer la
lampe. Nous ne voyions plus nos visages. Avec une indifférence et une douceur plus convaincantes
que la ferveur, la voix de Macedonio Fernandes répétait que l'âme est immortelle.Il m'assurait que
la mort du corps est tout à fait insignifiante, et que mourir est l'événement le plus nul qui puisse
arriver à un homme. Je jouais avec le couteau de Macedonio ; je l'ouvrais et le fermais. Un
accordéon voisin débitait à l'infini la Cumparsita, cette baliverne navrée que beaucoup de gens
aiment, parce qu'on leur a fait croire qu'elle est ancienne... Je proposai à Macedonio de nous
suicider, pour discuter tranquillement.
Z. (moqueur). -- Mais je soupçonne que finalement vous ne vous y êtes pas décidés.
A. (déjà en pleine mystique). -- Franchement, je ne me rappelle pas si nous nous sommes suicidés
cette nuit là. (traduction de Paul et Sylvia Bénichou) )

Je préfère ne pas parler du suicide qui est pourtant un thème qui m'a toujours préoccupé, comme en témoigne mon récit "Ninja, une histoire d'amour à la mode romantique"). Certaines circonstances actuelles font que j'éprouve une certaine gêne à évoquer cette question. Passons donc, même si ce sujet reste comme un arrière-plan à toutes les réflexions de ce billet.

Un premier élément de ce poème que je retrouve dans mon expérience est la mention de la Cumparsita. J'ai déjà parlé de mon goût pour les chansons de Carlos Gardel et, parce qu'elle porte un message qui me concerne, l'interprétation que fait Gardel de cette musique fait partie des morceaux qui m'accompagnent souvent. Je trouve du sublime à cette baliverne navrée, parce qu'au fond, si ce qu'elle exprime est incontestablement de l'ordre de la baliverne ou du radotage, on pourrait lui appliquer ce que disait Heinrich Heine (cité par Gautier) : "C'est une aventure très simple, très commune, très usée; mais celui à qui elle arrive la trouve toujours nouvelle, et il en a le coeur brisé."

C'est en effet une baliverne, mais quelle acuité elle revêt quand on se trouve en position de lui prêter attention !

Un autre point est la question de l'immortalité de l'âme. J'ai des doutes. Je n'ai même que des doutes. Je ne suis que doute. C'est ce qui rend ma cohabitation avec moi-même aussi pénible. Mais il est un sujet sur lequel je ne parviens à concevoir aucun doute, c'est celui de l'immortalité de l'âme. Je ne sais pas ce que devient l'âme des défunts, mais je suis intimement convaincu qu'elle survit à la mort du corps.

Et cela m'amène à une autre idée qui structure ma pensée et mon expérience depuis toujours, celle de la séparation de l'âme et du corps. J'en ai déjà parlé dans un billet précédent. Si je n'avais pas certaines hésitations quant à la distinction de ce qui relève du corps et de ce qui relève de l'âme, j'aurais depuis longtemps acquis une sérénité qui me manque cruellement en ce moment.

Surtout, la question qui me semble cruciale, qui l'est en effet pour moi à l'instant où j'écris, que ce texte de Borges pose d'une façon humoristique, est celle de savoir quelle est l'importance de notre existence actuelle. Si mourir n'est, du fait de l'immortalité de l'âme, qu'une façon de continuer, peut-être d'une manière un peu différente, peut-être (du moins peut-on l'espérer) en rebattant les cartes, quelle est l'importance de cette vie ? Joue-t-elle un rôle ? La vie après la mort est-elle conditionnée par cette première vie (comme dans les théories sur la métempsycose qui supposent que selon la vie qu'on a menée, on obtient une existence inférieure ou supérieure) ? N'y a-t-il entre cette existence et la suivante, comme le suppose le texte de Borges, aucune solution de continuité ? Le corollaire de cette question est : si ma mort n'a pas d'importance pour moi, peut-elle en avoir pour les autres ? En somme, ai-je le droit de gâcher la vie des autres pour échapper à une vie qui m'est insupportable ?

Je me retrouve jusque dans la formule finale du poème, car j'ai l'habitude de plaisanter au sujet de ma mémoire, surtout avec certaines personnes.

Il est des moments où certaines pensées me sont insupportables et où ce texte trouve en moi une résonance particulière.

lundi 7 février 2011

“A sweetness skies above”




“Enfin, elle s’imagina que cette même petite soeur deviendrait un jour une femme et que, même à l’âge adulte, elle garderait le coeur simple et aimant de son enfance. Elle rassemblerait autour d’elle d’autres petits enfants, elle ferait à son tour pétiller leurs yeux vifs en leur contant bien des histoires curieuses, peut-être même en leur relatant le vieux rêve du Pays des merveilles. Elle partagerait leurs tristesses simples et prendrait plaisir à toutes leurs joies simples, en se rappelant sa propre vie d’enfant et les beaux jours d’été.”

La petite fille entrouvrit lentement les yeux et regarda autour d’elle en papillotant. Sa mère poursuivit, avec la même voix douce et apaisante, sans même sembler marquer de pause après la fin de sa lecture :

“Il faut dormir maintenant. Demain, tu vas à l’école.”

Au même moment, la porte de la chambre s’ouvrit lentement.

“Papa !” s’écria l’enfant en tendant ses bras.

Colin entra. Tout en finissant de dénouer sa cravate, il posa un baiser sur les lèvres de sa femme, puis alla s’asseoir sur le bord du lit pour embrasser la petite fille. Il affecta de prêter l’oreille au récit des minces événements qui emplissaient sa vie d’enfant.

Les deux parents se retirèrent ensuite, lui dans la chambre, elle dans le drawing room. En y entrant, Ethel se dirigea vers la bibliothèque, à côté de la cheminée, afin de choisir une lecture pour sa soirée. Aussitôt, son regard fut attiré par un livre posé à plat sur la tablette, jurant de façon singulière avec l’alignement parfait des reliures qui tapissaient le meuble. Il n’était pas dans ses habitudes de laisser ainsi les livres en désordre et d’ailleurs, elle n’avait pas regardé ce recueil de poésie depuis des années. Mais qui aurait pu laisser cet ouvrage à cet endroit ? Colin ne lisait pas de poésie et la femme de ménage était incapable d’une telle négligence. Elle feuilleta pensivement le volume. Le choisirait-elle comme compagnon pour sa soirée ? Finalement, elle craignit que la poésie ne lui procure pas l’évasion dont elle avait besoin et qu’elle ne l’enterre plutôt dans la rumination de ses préoccupations. Elle préféra relire un roman qu’elle avait lu adolescente, y trouvant le réconfort qu’apportent toujours les choses passées, justement parce qu’elles sont passées.

Pendant qu’elle replaçait le livre de poèmes, Colin passa sa tête à la porte du drawing room. Il était en tenue de sport. “Je vais courir”, lança-t-il avec enthousiasme. Elle hocha la tête et demanda : “C’est toi qui as sorti le livre de Yeats ?” Il partit avec un haussement d’épaules, sans répondre.

Elle cria : “Tu prends Buster ?
- Pourquoi ? Doris ne l’a pas sorti ?
- Non, elle n’a pas eu envie.”

Il revint sur ses pas dans le hall en maugréant pour aller chercher la laisse et appela le labrador qui accourut gaiement.

Ethel n’approuvait pas qu’il sorte ainsi courir dans la nuit. Auparavant, ils allaient courir ensemble au parc, le samedi matin, mais petit à petit, ces joggings en commun s’étaient espacés, à cause de contraintes sociales et professionnelles de plus en plus lourdes pour tous les deux. Désormais, ils ne faisaient plus guère de sport ensemble. Elle préférait courir dans Holland Park ou Brompton Cemetery le matin avant d’aller à son cabinet ; lui courait plutôt le soir dans les rues. Elle s’était parfois demandé si la régularité de ces joggings ne cachait pas quelque chose, si ces séances n’étaient pas un prétexte pour voir une autre femme. Elle avait même envisagé de passer sur son parcours un soir pour s’en assurer, avant de se dire que finalement, cela lui était égal.

Elle s’assit confortablement dans le canapé en chintz et commença à lire, s’interrompant parfois pour méditer tristement, tout en caressant le chat qui était venu se coucher à côté d’elle. Elle ne prêtait plus attention au monde qui l’entourait et c’est à peine si elle remarqua le bruit de la porte quand Colin rentra, et sa présence lorsqu’il alla s’asseoir dans un fauteuil pour consulter le courrier du jour.

C’est la voix de son mari qui la ramena à la réalité :

“- Tu enverras Jenny chercher mes chemises, elles doivent être prêtes demain.
- J’irai les chercher moi-même, j’ai rendez-vous avec Audrey pour le thé chez Fortnum & Mason”, répondit-elle sans lever les yeux de son livre. Elle ne prit presque pas la peine de ressentir un pincement au coeur en le voyant évoquer ce jour avec une telle légèreté, sans même se souvenir qu’il s’agissait de l’anniversaire du jour où elle lui avait cédé, après un mois d’une cour insistante, vingt ans auparavant.

Ils restèrent ainsi encore une heure, ensemble, avant d’aller se coucher.

Au milieu de la nuit, un hurlement retentit. Après quelques instants de trouble, Ethel comprit qu’il venait de la chambre de Doris. Le radio-réveil indiquait 1h17. Jamais la petite fille n’avait poussé un cri aussi déchirant et sa mère imagina le pire. Elle se rua dans la chambre de l’enfant, suivie par son mari. La petite était assise, en larmes, sur son lit. Elle avait fait un cauchemar. Elle était dans un endroit très sombre et très froid. Sa mère la prit dans ses bras et parvint, non sans mal, à la calmer. L’enfant se rendormit enfin.

Le lendemain, après ses consultations, Ethel alla rejoindre une amie d’enfance au salon de thé. Elle était toujours heureuse de retrouver Audrey, même si leurs vies respectives ne leur laissaient guère de loisir pour passer du temps ensemble. Elles profitèrent donc de ce moment, prolongeant le thé par une longue séance de shopping.

Alors qu’elles admiraient la vitrine d’un antiquaire dans Burlington Arcade, Ethel se retourna soudain. Audrey se tourna vers elle, interrogative. Elle expliqua, nerveusement : “Tu n’as pas vu cet homme, juste derrière nous ?”

Audrey promena un regard circulaire autour d’elle : “Non...

- Mais si ! J’ai vu son reflet dans la vitrine, il regardait par dessus mon épaule.”

Audrey n’avait rien vu de tel et, surtout, elle ne comprenait pas comment elle pouvait ne pas avoir vu quelqu’un qui aurait été aussi près. Toutefois, elle savait son amie prompte à s’emporter quand elle était contrariée et elle jugea plus opportun de ne pas insister.

Ethel non plus ne comprenait pas comment cet homme avait pu disparaître aussi rapidement. Et il lui avait semblé reconnaître ce visage, sans parvenir à l’identifier.

Dans la soirée, avant le repas, Ethel s’installa à nouveau dans le canapé du drawing room. Doris était dans sa chambre, elle dessinait dans un silence parfait. Tout d’un coup, l’enfant poussa un cri et appela sa mère. Celle-ci trouva sa fille blottie sur son lit, fixant la fenêtre avec vigilance.

“- Que se passe-t-il ?
- Il y a un monsieur à la fenêtre”, répondit l’enfant entre deux sanglots, sans détourner son regard.

Ethel s’approcha de la fenêtre et s’efforça de rassurer sa fille :

“- Mais non, il n’y a rien à la fenêtre. Comment pourrait-il y avoir quelqu’un, c’est le premier étage ?
- Si ! Je l’ai vu ! Il était barbu et il me regardait ! Caym aussi l’a vu !”

En effet, le vieux chat avait quitté le fauteuil où il avait l’habitude de dormir et il était caché, le poil encore hérissé, dans la maison de poupées de la petite fille.

La mère persista à expliquer : “C’est qu’il a eu peur quand tu as crié. Parfois, on a l’impression de voir des choses qui n’existent pas, mais ce n’est pas grave. Moi aussi j’ai eu l’impression de voir quelqu’un dans une vitrine cet après-midi, mais c’était juste une ombre. Il ne peut pas y avoir quelqu’un à ta fenêtre, tu le sais bien.”

L’enfant acquiesça, mais voulut néanmoins suivre sa mère quand elle quitta la chambre. Ethel, quant à elle, se réjouit que sa fille ait été aussi facile à convaincre, car elle craignait de venir à manquer d’arguments. Elle était troublée. L’homme qu’elle avait cru voir aussi était barbu. Se pouvait-il que ce soit le même ? C’était peut-être quelque forme d’hallucination collective... Peut-être avait-elle inconsciemment influencé sa fille et lui avait-elle inspiré cette vision ? ou alors, y avait-il vraiment quelqu’un ? Mais comment aurait-il pu, naturellement, apparaître à la fenêtre du premier étage ? Comment aurait-il pu disparaître aussi rapidement qu’il semblait l’avoir fait dans Burlington Arcade ? Elle balaya ces idées de son esprit et sourit en pensant à ce que ses patientes diraient si elles savaient que le Dr Ethel Liddell croit aux apparitions. Elle n’avait jamais accordé de crédit aux histoires paranormales et ce n’était pas à son âge qu’elle allait commencer !

Ce soir-là, comme tous les soirs, Colin rentra pendant qu’Ethel couchait Doris, comme tous les soirs, il partit courir. Encore une fois, encore une fois. Ce qui pesait le plus à Ethel depuis ces années, c’étaient ces répétitions régulières, cette vie sans imprévu. Pendant un temps, après la naissance de sa fille, elle avait retrouvé du plaisir à la vie, mais bien vite après, elle avait retrouvé cette routine. Elle avait l’impression d’être piégée dans une boucle dans un train à grande vitesse. Il lui semblait que sa vie lui échappait, qu’elle n’y choisissait plus rien et dans le même temps, elle avait de moins en moins d’énergie, de moins en moins le désir de s’en mêler. Il y avait vingt ans qu’elle fréquentait Colin et dans deux ans, ils devraient fêter leurs vingt ans de mariage. Elle savait que tout le monde, à commencer par son mari, s’attendait à une grande célébration pour cet événement. Et pourtant ! Elle n’avait vraiment aucune envie de faire cette fête et chaque jour elle priait pour trouver l’énergie d’organiser cet événement.

Quand il vint la rejoindre dans le drawing room après son jogging, Colin renifla plusieurs fois en grimaçant, avant de s’écrier : “Qu’est-ce que c’est que cette odeur ?” En effet, elle aussi avait remarqué une odeur en arrivant dans la pièce. C’était une odeur de tabac, mais personne ne fumait plus dans la maison et quand il arrivait à Colin, occasionnellement, de fumer un cigare, il ne le faisait jamais dans le drawing room. D’ailleurs, cette odeur était plutôt celle d’un tabac à pipe. Elle l’avait déjà sentie, bien longtemps auparavant, dans sa jeunesse. L’exclamation de son mari lui rappela ce parfum, auquel elle s’était habituée et que, finalement, elle appréciait. Colin ouvrit deux des fenêtres en grand, laissant pénétrer un courant d’air glacé qui fit frissonner sa femme. Il s’assit dans son fauteuil.

Ce geste la mit en fureur. Qu’il ouvre ainsi la fenêtre sans se préoccuper de savoir si elle n’avait pas froid, cela lui sembla une violence insupportable. Bien sûr, c’était une bien petite chose. Mais cette accumulation de petites choses, depuis vingt ans, était une torture pour elle. Elle avait vite compris que ces petites choses sont terribles précisément parce qu’elles sont petites. Et aussi, même si elle refusait de se l’avouer, elle lui en voulait de vouloir éliminer cette odeur qu’elle aimait. Dès l’instant où elle l’avait sentie, elle s’était sentie réconfortée, rassérénée. Elle prit son livre et partit se coucher. Son mari ne remarqua pas cette colère et ne la rejoignit qu’une heure plus tard, à l’heure habituelle.

Quand il vint se coucher avec elle, elle se blottit contre lui, peut-être pour se faire pardonner sa colère... ou, plus vraisemblablement, pour s’en pardonner elle-même. Il la serra dans ses bras et, tout en l’embrassant passionnément, la débarrassa de ses vêtements de nuit par des caresses fébriles.

Bien plus tard cette nuit-là, à 1h17, Doris fit encore un cauchemar. Mais cette fois, sa mère n’entendit pas son cri et c’est Colin seul qui alla consoler l’enfant. En revenant, trois quarts d’heure plus tard, il réveilla sa femme pour lui narrer l’épisode sur un ton de reproche. Elle se leva aussitôt pour aller voir sa fille, qui dormait sereinement.

Le lendemain, Ethel s’éveilla de bonne humeur, sans savoir pourquoi. Aussi, elle s’assit devant sa coiffeuse avec le coeur léger pour se maquiller. Tandis qu’elle fardait ses yeux, elle remarqua derrière elle dans le miroir une silhouette un peu vague. Elle sursauta faiblement, mais ce qu’elle ressentait était de la surprise bien plus que de la crainte. Elle regarda le visage plus attentivement. C’était assurément l’homme barbu qu’elle avait vu dans la vitrine du magasin, un homme d’une soixantaine d’années, très calme, immobile, qui la regardait avec tendresse. Elle éprouva une immense émotion, non pas à cause de l’étonnement de voir ce visage, non pas à cause de la peur de voir ainsi un inconnu dans son cabinet de toilette. Elle fut émue par la passion, par l’admiration qu’elle sentait dans ce regard qui se posait sur elle. Il y avait bien longtemps qu’un homme ne l’avait pas considérée avec autant d’amour dans les yeux. Elle fixa le visage pendant un long moment dans le miroir ; il restait immobile. Elle ne le reconnaissait pas et pourtant, elle avait toujours l’impression de l’avoir déjà vu. Il y avait dans son expression quelque chose de familier, mais elle ne parvenait pas à le situer. Très lentement, elle pivota sur son fauteuil pour faire face à l’observateur. Quand elle eut tourné, elle se trouva devant la pièce vide ; il avait disparu.

Elle resta perturbée toute la journée. Elle ne pouvait se souvenir qui était cet homme qu’elle voyait partout, mais désormais, elle ne pouvait plus trouver d’explication logique à cette apparition. Elle avait vu distinctement le visage de ce vieil homme, elle avait vu sa cravate, ses lunettes. Surtout, elle avait vu son regard. Aucune illusion d’optique, aucun reflet inopiné ne pouvaient être invoqués. Pis encore, le fait que sa fille ait aussi vu un homme barbu interdisait toute explication par une hallucination. L’esprit logique d’Ethel était bouleversé par de telles manifestations et elle avait l’impression que la réalité lui échappait, que rien de ce qu’elle pensait savoir n’était vrai. Cependant, en dehors de cette perplexité de principe, elle n’était pas gênée par cette vision, elle lui trouvait au contraire quelque chose de rassurant. En fait, quoiqu’elle eût honte de l’avouer, même à elle-même, elle était heureuse : ces manifestations mettaient un peu d’imprévu, de mystère dans sa vie, qui en avait un besoin douloureux.

Dans la nuit qui suivit, Doris s’éveilla encore en hurlant à 1h17. Cette fois encore, le cri déchirant, presque inhumain par la terreur qu’il exprimait, ne put troubler le sommeil d’Ethel. Au moment même où sa fille criait, elle éclata d’un rire joyeux et cristallin, tout en continuant de dormir. Colin sursauta au premier cri de l’enfant, il se dressa sur le lit et alluma la lumière. Il regarda quelques instants sa femme qui semblait avoir un fou rire dans son sommeil. Il ne l’avait pas souvent vue rire d’aussi bon coeur. Elle était belle ainsi, elle ressemblait à celle qu’elle était quand elle avait dix-sept ans, quand il l’avait connue. Il quitta cependant la chambre pour rejoindre sa fille qui sanglotait bruyamment.

Après de longs efforts pour rassurer l’enfant, il la laissa endormie et revint dans le lit, fatigué et énervé. Ethel dormait toujours calmement, avec sur son visage ce sourire angélique auquel nul ne pouvait résister. Mais il n’était plus d’humeur à s’émerveiller devant les grâces de sa femme. Il la secoua en l’appelant par son prénom : “Ethel ! Ethel ! Tu n’entends pas ta fille qui pleure ?” Elle bondit et prêta l’oreille.

“- Mais non, elle ne pleure pas.
- Non, elle ne pleure plus. C’est moi qui suis allé la consoler, pendant que tu dormais bien tranquillement.”

Ethel répondit alors assez vivement, contrariée à la fois par la culpabilité et par l’impression diffuse d’avoir quitté en s’éveillant un monde plus agréable. Colin était quant à lui irrité par ce réveil impromptu et il s’engagea dans la dispute avec un enthousiasme certain. L’échange dura quelques minutes, après lesquelles chacun se rendormit de son côté du lit, en tournant le dos à son partenaire.

Dès son lever, Ethel demanda qu’un lit soit installé pour Doris dans la chambre des parents. Il fallait bien que ces cauchemars cessent et en ayant sa fille auprès d’elle, elle avait l’impression qu’elle pourrait l’aider. Toutefois, elle ne ressentait plus rien de sa culpabilité d’avoir continué de dormir malgré les cris de l’enfant. Elle se sentait très détendue, plus que jamais depuis plusieurs années, et, puisqu’il faut bien le dire, pleinement heureuse. Sans parvenir à expliquer ce sentiment, elle éprouvait un bien-être et une sérénité parfaits.

Elle entra dans le drawing room pour chercher son agenda qu’elle y avait laissé. L’odeur persistait toujours, malgré les efforts de Colin pour s’en débarrasser. En passant devant la bibliothèque, elle remarqua qu’un livre était encore posé sur la tablette. Elle s’approcha. C’était le même recueil de poésie, mais cette fois, il était ouvert. Elle lut :

“Une langueur nous vient de ces rêveurs, perlés de rosée, le lis et la rose;
Ah ! Chasse-les de tes rêves, mon amour ; la flamme du météore qui passe
Ou la flamme de l’étoile bleue qui s’attarde à l’horizon quand tombe la rosée ;
Car je voudrais que nous soyons changés en oiseaux blancs sur l’écume vagabonde, toi et moi !”

Alors, un grand pan de son passé s’abattit sur elle, comme le déferlement d’un raz-de-marée. Un grand pan qu’elle avait complètement oublié, enfoui dans l’endroit le plus obscur, le plus humide et le plus retiré de sa mémoire. Mais ce passé s’offrit à elle intégralement, sans masque et avec la présence envahissante de la réalité : elle avait déjà lu ce poème, dans une lettre qu’un homme lui avait envoyée, vingt ans plus tôt. Elle se souvenait maintenant de cet homme ! Il l’avait aimée, passionnément, quand elle avait dix-sept ans. Elle aussi avait ressenti quelque chose de cette passion, mais, avec raison, elle avait préféré un amour plus conventionnel, la création d’un foyer, à cette passion aux effets imprévisibles. Cet homme, qui se faisait appeler Nabérius, c’était lui qui fumait la pipe ! Et son regard, c’était celui du reflet dans le miroir et dans la vitrine ! Oh bien sûr, l’homme du reflet était plus âgé (et pourtant cet amant de sa jeunesse était déjà beaucoup plus vieux qu’elle) mais elle ne pouvait se tromper sur son regard, c’était bien le même. Elle avait parfois repensé à cet homme, dans les premières années de son mariage, dans les moments de lassitude. Mais peu à peu, son image s’était estompée et son souvenir avait disparu. Maintenant, toute cette période lui revenait en mémoire. Comment se pouvait-il qu’il lui apparaisse ? Comment se pouvait-il que l’odeur de son tabac se sente dans le drawing room ? Comment se pouvait-il que ce livre sorte toujours de son rayon ? Tout ce qu’elle croyait, tout ce qu’elle savait était ébranlé. Elle ne pouvait plus compter sur aucune de ses certitudes. Bien sûr, elle aurait pu prêter tous ces phénomènes à son inconscient, penser que ces visions, ces odeurs, elle les puisait dans ses souvenirs. Que sa dépression du moment avait exhumé des détails oubliés de sa mémoire. Mais dans ce cas, comment expliquer que sa fille ait vu l’homme ? Comment expliquer que son mari ait senti l’odeur du tabac ? Rien ne pouvait apporter une réponse plausible à ces interrogation, sinon une explication qu’elle refusait de toute son âme. Pourtant, elle ne ressentait nul inconfort, nulle angoisse. Bien au contraire, elle était rassurée, il lui semblait que cette présence surnaturelle la protégeait de toutes ses raisons de s’inquiéter.

Ce jour était un vendredi, le jour de son jogging. Joyeuse, elle enfila ses chaussures de sport et partit vers Brompton Cemetery. Le lieu était calme, comme toujours. Elle prenait plaisir à observer les sautillements des écureuils gris et le vol croassant des corbeaux. Les tombeaux victoriens offraient un cadre sublime et mélancolique à ses rêveries habituelles. Ces rêveries, depuis plusieurs années, étaient tristes ; ce matin-là, elles étaient étrangement gaies.

Elle courut au hasard, pour le plaisir de se perdre, dans les méandres des sentiers les plus écartés du cimetière. Au détour de l’un d’eux, à l’ombre d’un cyprès, elle aperçut, à sa grande surprise, une tombe qui semblait très récente. En s’approchant, elle lut :

“Naberius B. Kramer

Quis legem det amantibus ?
Maior lex amor est sibi.

En lisant la date du décès, elle constata qu’ il était mort trois jours plus tôt. Elle ne put s’empêcher de sourire. Elle retrouvait bien là la personnalité de son vieil ami : lui qui prétendait que rien ne lui était impossible était parvenu à se faire inhumer dans un cimetière où pas une tombe n’avait moins de 50 ans ! Elle fut attendrie en se souvenant de ses rodomontades et de ses extravagances ! Il adorait faire des choses inutiles et absurdes, juste pour se faire remarquer et même juste pour qu’elle le remarque, comme un vieil enfant facétieux ! Il n’avait donc pas changé pendant toutes ces années et, si elle n’avait pas de nouvelles de lui depuis vingt ans, parce que Colin avait insisté pour qu’elle cesse toute correspondance avec lui, il avait eu la lubie de se faire enterrer dans un endroit impossible, à moins d’un demi mile de chez elle (connaissait-il son adresse ?) et où elle allait une fois par semaine. Elle commença à se dire qu’elle avait eu tort de le repousser alors et de lui préférer Colin. Mais aussitôt, comme si quelqu’un le lui avait soufflé à l’oreille, elle se ravisa et comprit que cet homme, si elle était devenue sa maîtresse à dix-sept ans, n’aurait jamais pu lui apporter autant de bonheur que maintenant, en lui montrant que dans ses vieux jours et même au-delà, il continuait de penser à elle. Bien plus, il lui donnait ces preuves, sans être sûr qu’elle les reconnaîtrait, sans attendre de retour, sans la regarder avec un sourire mielleux en espérant pouvoir la posséder en échange. C’était peut-être cela l’amour authentique dont il lui avait parlé, cet amour qui ne nécessite aucune propriété et que, trop jeune, elle n’avait pas compris. Mais maintenant elle comprenait. Elle comprenait qu’il lui avait porté (et lui portait peut-être encore de là où il était) un amour très au-dessus, et même plusieurs cieux au-dessus, de tout ce qu’elle avait pu connaître.

Elle rentra chez elle heureuse comme elle ne l’avait jamais été. Elle n’avait rien ressenti de semblable depuis ses premiers émois amoureux.

Aussi, elle était très calme, le soir, quand elle installa sa fille dans le petit lit placé à côté du sien. Elle se coucha en même temps et ne tarda pas à s’endormir. Colin les rejoignit un peu plus tard. Il était hostile à cette idée de faire dormir l’enfant dans leur chambre et le répéta encore à sa femme. Elle lui sourit affectueusement et se rendormit sans mot dire. Jamais son sommeil n’avait été aussi réparateur, aussi réconfortant, elle avait l’impression d’être dans un berceau.

A 1h17, comme chaque nuit depuis trois jours, Doris cria. Ethel, presque sans quitter son sommeil, lui dit quelques mots de consolation et lui tendit la main.

“Tiens ma main, tu n’auras plus peur.”

Dès qu’elle sentit la pression sur sa main, elle fut plus apaisée encore, plus aucun souci ne pouvait l’atteindre et elle n’entendit plus les sanglots de sa fille. Elle se laissa aller sans retenue à cette félicité si nouvelle. Elle savait bien qu’en prenant Doris auprès d’elle elle pourrait la rassurer... Mais cette main chaude et ferme, large et sèche, presque rugueuse, cette main pouvait-elle être celle de la petite fille ?

Photo d'illustration : image sous licence Creative Commons de Loz Flowers

mercredi 26 janvier 2011

Caroline : une histoire de fantôme


Je suis en train d'écrire une histoire de fantôme (oui, oui, impatient lecteur, vous aurez l'occasion de la lire ! ;) ). Cela m'amène à lire toutes les histoires de ce genre qui passent à ma portée : des textes d'Edgar Poe, de M.R. James, d'Henry James, des frères Benson, de quelques autres...

Et parmi ces textes, figurent bien sûr des récits de Charles Nodier. Je ne puis résister au plaisir de citer ici cette petite nouvelle que je ne connaissais pas. Même si elle traite du même thème général, elle est très différente de ma propre histoire de fantôme parce que je répugne à imaginer un fantôme aussi vindicatif et mesquin. Pourtant, encore que je ne la considère pas comme la meilleure de cet auteur, je trouve cette nouvelle amusante, pour plusieurs détails que je vous laisse le soin d'apprécier, lecteur.

CAROLINE. NOUVELLE.

par Charles Nodier

Une jeune personne de dix-huit ans, nommée Caroline, inspira la plus violente passion à un homme d'un âge mur ; et comme à cinquante ans on est, dit-on, plus amoureux qu'à vingt, quoiqu'avec beaucoup moins de moyens de plaire, l'amant suranné obsédait sans cesse la jeune Caroline, qui était loin de répondre à ses sentimens. Elle eut le tort plus impardonnable de tourner en ridicule et de tourmenter cruellement l'homme qu'elle aurait dû se contenter d'éloigner avec froideur et décence. Au bout de trois ans de persévérance d'une part, et de mauvais traitemens de l'autre, le malheureux amant succomba à une maladie, dont son funeste amour fut en grande partie le principe.
Se sentant près de sa fin, il sollicita, pour grâce dernière, que Caroline daignât au moins venir recevoir son éternel adieu. La jeune personne refusa séchement de se rendre à cette demande. Une de ses amies qui était présente, lui dit avec douceur, qu'elle ferait bien d'accorder cette triste consolation à un infortuné qui mourait pour elle et par elle. Ses instances furent inutiles. On vint une seconde fois faire la même prière, en ajoutant que le malade demandait à voir Caroline, plus par intérêt pour elle que pour lui. Mais ce second message ne fut pas plus heureux que le premier.
L'amie de Caroline, outrée de cette dureté envers un mourant, la pressa avec plus de vivacité, et lui reprocha sa coquetterie et ses mauvais procédés envers un homme à qui elle pouvait au moins offrir en expiation, un instant de pitié. Caroline, fatiguée de ses importunités, consentit enfin d'assez mauvaise grâce, et dit : «Allons, conduisez-moi donc chez votre protégé ; mais nous n'y resterons qu'un moment, je vous en avertis ; je n'aime ni les mourans ni les morts.»
Les deux amies partirent enfin. Le mourant, voyant entrer Caroline, fit un dernier effort, et prenant la parole, d'une voix éteinte. «Il n'est plus tems, Mademoiselle, dit-il, vous m'avez refusé avec barbarie le bonheur de vous voir, quand je vous en ai fait prier ; et je ne désirais que vous pardonner ma mort. Vous me verrez dorénavant plus fréquemment que par le passé. Souvenez-vous seulement que vous avez mis trois ans à me conduire douloureusement au tombeau... Adieu, mademoiselle... A cette nuit.»
En achevant ces paroles, qu'il eut une peine infinie à prononcer, il expira.
Caroline, saisie de frayeur, s'enfuit précipitamment ; et son amie employa tous les moyens possibles pour calmer son extrême agitation.
Caroline la supplia de passer la nuit avec elle ; on lui dressa un lit dans la même chambre. On laissa les flambeaux allumés, et les deux amies, ne pouvant dormir, s'entretinrent long-tems ensemble.
Tout-à-coup, vers minuit, les lumières s'éteignent d'elles-mêmes.
Caroline s'écrie avec terreur : «le voilà ! le voilà !» Son amie n'entendant plus que des soupirs étouffés, suivis d'un profond silence, ranime ses forces, et sonne avec vivacité ; on accourt, on essaie de rallumer les flambeaux, mais inutilement. Au bout d'un quart d'heure, passé dans les plus mortelles angoisses, on entend l'heure ; Caroline pousse un profond soupir, comme une personne qui sort d'un long assoupissement. Les bougies se rallument d'elles-mêmes ; les gens de la maison se retirent, et Caroline dit d'une voix mourante : «Ah ! il est parti enfin !-Tu l'as donc vu ?-Oui, et je ne suis que trop sûre qu'il exécutera ses menaces.-Et quoi ! t'aurait-il parlé ?-Voici ce que je viens d'entendre : Pendant trois ans, je viendrai toutes les nuits, passer un quart-d'heure avec vous.
Du reste, soyez tranquille, je ne vous ferai aucun mal ; je borne ma vengeance à vous forcer de voir chaque nuit, celui que vous avez conduit au tombeau par votre imprudente conduite.» L'amie, peu curieuse de voir la même scène se renouveler, refusa de passer les nuits suivantes avec Caroline, qui lui reprocha de l'abandonner à un vampire. Les visites nocturnes continuèrent.
Caroline, belle, riche et maîtresse de ses actions, à vingt-un ans, voulut se marier, dans l'espoir d'éloigner le fantôme ; mais le bruit de ces apparitions retint les prétendans. Un seul, un gascon, nommé Monsieur de Forbignac, se présenta pour époux. La nécessité le fit agréer ; mais dès le lendemain des noces, (sans qu'on put savoir comment s'était passée la nuit), il disparut avec la dot, et quantité de bijoux qui n'en faisaient pas partie.
L'amie de Caroline, sensible à tant de malheurs, accourut auprès d'elle, la consola de son mieux, et l'emmena dans une terre où elle acheva tristement sa pénitence. Les trois ans écoulés, son vampire lui annonça enfin qu'elle ne le verrait plus ; il tint parole. Une leçon aussi sévère adoucit son caractère. La mort de M. de Forbignac, qui eut l'honnêteté de ne pas revenir, laissa Caroline libre de se remarier, et cette fois elle trouva un époux qui la rendit parfaitement heureuse.

(texte trouvé à l'adresse http://www.inlibroveritas.net/lire/oeuvre17776-chapitre85981.html )
Illustration : Léon Séché, Revue Cénacle de la Muse française [Public domain], via Wikimedia Commons

samedi 18 décembre 2010

Ninja : Histoire d'amour à la mode romantique



Octave aurait tout accepté. Il aurait pu tout entendre, tout pardonner, avec une indulgence difficile à distinguer de la faiblesse. Il aurait tout accepté, sauf le mépris, sauf l'indifférence. Il voulait être avec elle. Non pas d'une façon vulgaire et matérielle. Il éprouvait d'ailleurs une certaine répugnance à cette promiscuité que certains considèrent comme de l'amour. Ce qu'il voulait, la seule chose qui puisse le satisfaire était qu'elle pense à lui.

Il avait rencontré Prascovie par hasard dans un forum sur Internet. Ils avaient dialogué et s'étaient découvert de nombreux goûts en commun, surtout en matière de littérature. C'était assez inattendu, puisqu'il avait vingt ans de plus qu'elle, mais il n'avait déjà pas la maturité d'un homme de son âge. Il n'est pas utile de préciser que, d'emblée, toute pensée de séduction était exclue de cette relation ; surtout qu'il n'était finalement pas si âgé et donc qu'elle était alors à peine sortie de l'enfance, éblouie et découvrant le monde avec émerveillement et cruauté. En outre, il était marié et père de famille, et ne ressentait nul attrait pour l'adultère.

Ils avaient ainsi échangé régulièrement, de plus en plus souvent, puis quotidiennement. Ces conversations étaient devenues une habitude dont ils auraient eu du mal à se passer, au point qu'il ne faisait rien dans sa journée sans penser à la façon dont il le lui raconterait, même si, en réalité, il oubliait ces minces détails au moment de leurs conversations. Elle restait pour lui une amie, une confidente à qui il pouvait tout dire ; il la regardait avec un oeil quasi-paternel. Pourtant, petit à petit, après des mois de ces rencontres virtuelles, elle commença à montrer des signes d'un plus grand attachement, elle faisait de charmants caprices quand, à cause de son travail, il ne pouvait lui consacrer autant de temps qu'elle l'aurait voulu, manifestait des mouvements d'humeur quand elle le savait avec d'autres femmes, ou faisait part de son impatience quand il ne pouvait communiquer avec elle pendant quelques jours. En s'interrogeant sur ces réactions, il en vint à la conclusion que lui aussi éprouvait pour elle des sentiments qui n'étaient pas ceux des premiers jours. Il finit par lui avouer ces sentiments et elle accueillit cet aveu avec bienveillance. Leur relation devint une relation amoureuse, même si la distance et le recours aux communications électroniques rendaient cet amour très virtuel.

Octave hésitait dans son dressing. Choisirait-il une tenue de ninja qui convenait bien à ce qu'il allait faire ? Ou bien préférerait-il le costume croisé bleu marine qu'il portait à chaque fois qu'il la rencontrait par hasard dans la rue ? Un costume droit anthracite lui sembla finalement un bon compromis entre les deux.

Il donna un dernier regard dans la glace, ajusta sa cravate, la rouge, celle dont elle lui avait parlé un jour, avant de descendre dans sa bibliothèque. Le pistolet était encore posé sur le bureau. C'était un antique pistolet automatique militaire qu'il avait hérité de son père. Il avait beaucoup joué avec cette arme un certain soir des semaines précédentes. Il avait été étonné de constater comme la détente était facile à actionner, alors qu'il se souvenait qu'enfant il avait besoin de l'aide de son père pour tirer des balles à blanc.

En prenant l'arme dans sa main, il se ramentevit le désespoir qui l'avait conduit à la sortir de la caisse où elle était enfermée. C'était le soir où elle avait annoncé qu'elle était en couple avec un jeune homme. En soi, cela ne justifiait pas son désespoir : il était bien naturel qu'elle voulût vivre normalement et qu'elle ressentît le désir d'une relation stable que la situation d'Octave ne lui permettait pas de lui offrir. Ce qui l'avait désespéré, c'était la soudaineté de cette annonce et la promptitude avec laquelle elle avait semblé l'oublier à partir de cet instant. Cette impression du premier soir se confirma dans les jours suivants : tous ses messages et ses efforts pour engager une conversation demeurèrent sans suite. Il comprenait bien que sa vie à elle s'était trouvée soudainement comblée par cette relation, mais de son côté, ne pouvait-elle pas comprendre qu'elle laissait ainsi une béance monstrueuse dans sa vie à lui ? Était-il impossible pour elle de saisir que, s'il avait passé avec elle plusieurs heures par jour pendant un an, c'était parce qu'elle n'était pas juste une connaissance avec qui on dialogue négligemment de temps à autre ?

Il fit coulisser le chargeur et prit la boîte de munitions. Il en tira une cartouche, qu'il glissa dans le magasin. Il hésita un instant en en prenant une autre ; il lui semblait infamant de charger complètement, cela lui paraissait une pratique de malfrat. Une balle lui suffisait pour faire ce qu'il avait à faire. Il consentit toutefois à introduire la seconde, pour le cas, éminemment improbable, où la première manquerait sa cible.

Il se demanda quelle était la meilleure façon de porter ce pistolet pour ne pas être encombré. Après l'avoir placé successivement dans la poche de son pantalon, dans celle de sa veste, il résolut de le glisser dans sa ceinture, dans son dos.

Ainsi rassuré, il prit place dans son fauteuil au coin du feu, se servit un verre de whisky et commença à lire le livre de Théophile Gautier qui était posé sur le guéridon. Lorsque son verre fut vide, il se leva, se rendit dans le garage et se mit au volant de sa voiture.

Il roula longtemps sans prêter attention à la musique qu'il avait mise machinalement. Son esprit vagabondait, échafaudait des scénarios. Surtout, il se souvint en frémissant d'un fait divers dont les journaux avaient parlé alors qu'il avait déjà commencé à élaborer le plan de son entreprise : un forcené, ancien militaire, avait pris un homme en otage sous la menace d'une arme ; cerné par la police, il avait essayé de se suicider, sans succès, avant d'être arrêté, grièvement blessé. Il conçut le souhait que son entreprise n'ait pas la même issue ; peut-être même fit-il une brève prière dans ce sens.

Il passa une première fois devant la maison. Le mur extérieur était haut, mais on pouvait voir de la lumière aux fenêtres de l'étage dont les volets étaient ouverts. Rassuré de cette preuve qu'elle n'était pas partie en famille fêter Noël à l'extérieur, il alla se garer à quelque distance pour ne pas éveiller les soupçons. Quand il sortit de sa voiture, un de ses frères ninjas apparut dans un éclair aveuglant. D'un geste à peine perceptible, il lui donna congé et l'autre disparut avant même que le nuage de fumée de son apparition fût dissipé. Ce n'était pas là une mission qui se puisse mener à plusieurs.

Il traversa une lande vide ; il connaissait le chemin comme le dos de sa main. Tout en marchant silencieusement, il continuait de penser à elle, comme à chaque instant depuis si longtemps. Bien peu aurait suffi pour qu'il fût satisfait de leur relation. Il aurait seulement voulu compter un peu pour elle, il aurait seulement voulu qu'elle pensât un peu à lui, comme quand, plus tôt, elle lui envoyait des SMS depuis les bras d'un autre, comme quand elle se plaignait de ses absences. Il aurait été transporté d'avoir une petite place dans son esprit, sans avoir besoin de baisers, de peaux qui se touchent ou de salives qui se mêlent. Mais même cette place, il l'avait perdue. "Oubli", ce mot résumait tout ce qu'il était devenu pour elle et sa seule évocation lui serrait la gorge.

Il était parvenu au pied du mur d'enceinte. Il s'assura de la présence du pistolet à sa ceinture. Retrouvant ses réflexes de ninja, il s'entoura le visage avec la longue écharpe de cachemire dont il s'était muni. D'un saut périlleux, il franchit le haut mur. Quand il tomba en silence de l'autre côté, un berger allemand se posta devant lui en aboyant et un projecteur fixé au mur s'alluma. En une fraction de seconde, avant même le troisième aboiement, il posa deux doigts sur la gorge de l'animal qui s'endormit sans un bruit. De l'autre main, il avait porté une sarbacane à sa bouche. Il la pointa vers le projecteur et la lumière disparut avec un faible claquement.

Octave resta immobile et silencieux quelques instants, pendant lesquels il songea à neutraliser l'alarme, avant de se raviser, estimant que son geste serait ainsi plus théâtral. Il s'approcha de la maison, enleva l'écharpe de son visage et la noua à la poignée de la porte, puis lança son kaginawa et escalada prestement le mur jusqu'à une fenêtre aux volets fermés. Il regretta ce détail, redoutant de trouver Prascovie dans une situation délicate, dans une tenue gênante ou pire, dans les bras de son ami. Il aurait voulu pouvoir vérifier avant de révéler sa présence, mais il était trop tard. Il tira une longue lame de sa manche, avec laquelle il ouvrit en moins d'une seconde les volets et la fenêtre. Prascovie s'était approchée de la fenêtre en entendant le bruit, il se trouvait face à elle, stupéfaite. Dès l'ouverture du volet, une sonnerie stridente s'était mise à retentir. Il la regarda un instant en souriant, pour essayer de la rassurer et pour jouir une dernière fois de la contemplation de ses yeux bleus. Mais quand il vit que la porte de la chambre s'ouvrait, il se hâta avec calme de saisir son arme sous sa veste. Prascovie eut à peine le temps de frémir en voyant le pistolet. Aussitôt, il porta le canon sur sa tempe et pressa la détente.

On aurait dit que la détonation durait plusieurs minutes. Prascovie resta tétanisée, ses yeux demeuraient attachés au regard de l'intrus. Celui-ci resta fixé sur elle avec une expression de tendresse, même après que la partie gauche du visage d'Octave eut disparu dans une explosion sanglante. Sa tempe droite s'était ouverte en une grande plaie en forme d'étoile dont une des branches courait jusqu'à la lèvre supérieure, d'où s'écoula un mince filet de sang. Une fumée légère s'échappait mollement du centre de cette plaie, comme si l'âme d'Octave était en train de s'enfuir paresseusement vers les cieux.

Deux larmes coulèrent lentement sur les joues de la jeune fille, lavant sur leur passage les gouttelettes de sang dont son visage avait été maculé. Ces larmes tombèrent au sol en déposant deux petites taches rose pâle sur le parquet.

A partir de cette nuit, elle n'oublia plus jamais le regard de cet homme qui l'avait aimée, et longtemps après avoir oublié son petit ami du moment, elle se réveilla chaque nuit en rêvant de ces yeux.

Illustration : photo sous licence Creative Commons Attribution-Share Alike 2.0 Generic de brunkfordbraun

mardi 2 novembre 2010

Redoutable fumée d'estime

J'ai fait le 22 octobre une expérience assez inhabituelle : j'ai contemplé pendant quelque temps l'incendie d'une maison. L'affaire était simple : la maison, isolée dans les vignes, au bord de la route, était habitée par une dame âgée seule. Deux gendarmes, pendant une patrouille de routine, ont remarqué le début d'incendie. Ils ont évacué l'habitante, qui n'avait rien remarqué et ont décidé d'interrompre la circulation sur la route, craignant l'explosion d'une bouteille de gaz qu'ils avaient remarquée sur les lieux. J'étais la deuxième voiture ainsi immobilisée et, pour ne pas gêner l'arrivée des pompiers, ils nous ont interdit de faire demi-tour. J'ai donc pu rester un bon moment à méditer sur cet incendie, tout en assistant à sa progression.

J'ai imaginé ce que pouvait avoir perdu cette femme et, pour mieux me le représenter, j'ai pensé à ce que je perdrais si ma propre maison brûlait. Oh ! Rien qui soit aucunement susceptible de faire perdre le sourire à mon assureur ! Mais la photo de mes arrière-grands-parents qui est sur la cheminée de ma bibliothèque, des centaines de livres dont la seule valeur est d'être introuvables, les fauteuils sur lesquels je m'asseyais enfant pour regarder des dessins animés, celui où je m'installe pour boire mon café en écoutant le chant des oiseaux, quelques chemises dont la couleur passée et la patine ne pourraient m'être rendues par aucun moyen... Je ne doutais pas que, de le même façon, avec cette maison brûlât toute une vie.

Je fus alors frappé par le contraste entre cette réflexion et le spectacle que j'avais devant les yeux. La violence de la nature me fascine et je me suis souvent surpris à espérer des explosions en voyant choir des objets. Cette fascination est sans doute à rapprocher de celle qu'évoque Lucrèce ("Suave, mari magno turbantibus aequora ventis,/E terra magnum alterius spectare laborem", De Natura rerum, II, 1-2) Mais de cette violence, rien. Les flammes étaient immenses et ont gagné en quelques minutes seulement l'habitation entière, mais elles semblaient langoureusement sereines. Le ciel était d'un bleu limpide et la fumée même paraissait hésiter à la troubler, préférant se répandre en une vague nappe brumeuse. Lors même que l'alimentation électrique a pris feu en jetant des gerbes d'étincelles, le silence est resté parfait ou, pour mieux dire, banal. La toiture en s'effondrant ne fit qu'un sobre "pouf" qui ne différait en rien de celui que fait un livre tombant à plat sur une table. Comment une vie pouvait-elle ainsi se consumer sans plus de trouble ?

Il se trouve que, le week-end avant cet événement, j'avais été trahi par quelqu'un que j'aimais. J'en avais conçu une colère effroyable qui me causa plusieurs nuits blanches, nuits d'errances désespérées, de sac et de ressac. J'avais de le même façon été affecté que ce cataclysme ne changeât rien au quotidien du monde et que la boulangère continuât de sourire en vendant son pain. A quoi bon le pain ?

Non, en effet, cette maison qui brûlait n'était qu'une maison, de même que la trahison dont j'avais été l'objet n'était qu'une trahison. J'ai déjà eu l'occasion de citer le conseil d'Epictète :

Εφ' ἑκάστου τῶν ψυχαγωγούντων ἢ χρείαν παρεχόντων ἢ στεργομένων μέμνησο ἐπιλέγειν, ὁποῖόν ἐστιν, ἀπὸ τῶν σμικροτάτων ἀρξάμενος: ἂν χύτραν στέργῃς, ὅτι "χύτραν στέργω". κατεαγείσης γὰρ αὐτῆς οὐ ταραχθήσῃ: ἂν παιδίον σαυτοῦ καταφιλῇς ἢ γυναῖκα, ὅτι ἄνθρωπον καταφιλεῖς: ἀποθανόντος γὰρ οὐ ταραχθήσῃ. (Arrien, Manuel d'Epictète, III)

(A propos de tout objet d'agrément, d'utilité ou d'affection, n'oublie pas de te dire en toi-même ce qu'il est, à commencer par les moins considérables. Si tu aimes une marmite, dis : « C'est une marmite que j'aime ; » alors, quand elle se cassera, tu n'en seras pas troublé : quand tu embrasses ton enfant ou ta femme, dis-toi que c'est un être humain que tu embrasses ; et alors sa mort ne te troublera pas. (traduction Jean-François Thurot, 1899))
D'une façon analogue, Marc Aurèle écrivait :
Οἷον δὴ τὸ φαντασίαν λαμβάνειν ἐπὶ τῶν ὄψων καὶ τῶν τοιούτων ἐδωδίμων, ὅτι νεκρὸς οὗτος ἰχθύος, οὗτος δὲ νεκρὸς ὄρνιθος ἢ χοίρου· καὶ πάλιν, ὅτι ὁ Φάλερνος χυλάριόν ἐστι ταφυλίου καὶ ἡ περιπόρφυρος τριχία προβατίου αἱματίῳ κόγχης δεδευμένα· καὶ ἐπὶ τῶν κατὰ τὴν συνουσίαν ἐντερίου παράτριψις καὶ μετά τινος σπασμοῦ μυξαρίου ἔκκρισις· οἷαι δὴ αὗταί εἰσιν αἱ φαντασίαι καθικνούμεναι αὐτῶν τῶν πραγμάτων καὶ διεξιοῦσαι δἰ αὐτῶν, ὥστε ὁρᾶν οἷά τινά ποτ'ἐστιν. Οὕτως δεῖ παῤ ὅλον τὸν βίον ποιεῖν καὶ ὅπου λίαν ἀξιόπιστα τὰ πράγματα φαντάζεται, ἀπογυμνοῦν αὐτὰ καὶ τὴν εὐτέλειαν αὐτῶν καθορᾶν καὶ τὴν ἱστορίαν ἐφ'ᾗ σεμνύνεται περιαιρεῖν. Δεινὸς γὰρ ὁ τῦφος παραλογιστὴς καὶ ὅτε δοκεῖς μάλιστα περὶ τὰ σπουδαῖα καταγίνεσθαι, τότε μάλιστα καταγοητεύῃ. (Marc Aurèle, Pensées pour moi-même, VI, 13)

("De même que l'on peut se faire une représentation de ce que sont les mets et les autres aliments de ce genre en se disant : ceci est le cadavre d'un poisson ; cela, le cadavre d'un oiseau ou d'un porc ; et encore, en disant du Falerne, qu'il est le jus d'un grappillon ; de la robe prétexte, qu'elle est du poil de brebis trempé dans le sang d'un coquillage ; de l'accouplement, qu'il est le frottement d'un boyau et l'éjaculation, avec un certain spasme, d'un peu de morve. De la même façon que ces représentations atteignent leurs objets, les pénètrent et font voir ce qu'ils sont, de même faut-il faire durant toute ta vie ; et, toutes les fois que les choses te semblent trop dignes de confiance, mets-le à nu, rends-toi compte de leur peu de valeur et dépouille-les de cette fiction qui les rend vénérables. C'est un redoutable sophiste que cette fumée d'estime ; et, lorsque tu crois t'occuper le mieux à de sérieuses choses, c'est alors qu'elle vient t'ensorceler le mieux." (traduction de Mario Meunier))
Les stoïciens m'ont toujours été une compagnie réconfortante et ce changement de point de vue sur les choses est sans aucun doute un précepte à suivre.

Il est un autre texte qui réconforte dans la lutte contre l'adversité, c'est celui de R. Kipling :

If you can keep your head when all about you
Are losing theirs and blaming it on you;
If you can trust yourself when all men doubt you,
But make allowance for their doubting too:
If you can wait and not be tired by waiting,
Or being lied about, don’t deal in lies,
Or being hated, don’t give way to hating,
And yet don’t look too good, nor talk too wise;

If you can dream—and not make dreams your master;
If you can think—and not make thoughts your aim,
If you can meet with Triumph and Disaster
And treat those two imposters just the same:
If you can bear to hear the truth you’ve spoken
Twisted by knaves to make a trap for fools,
Or watch the things you gave your life to, broken,
And stoop and build ’em up with worn-out tools;

If you can make one heap of all your winnings
And risk it on one turn of pitch-and-toss,
And lose, and start again at your beginnings
And never breathe a word about your loss:
If you can force your heart and nerve and sinew
To serve your turn long after they are gone,
And so hold on when there is nothing in you
Except the Will which says to them: "Hold on!"

If you can talk with crowds and keep your virtue,
Or walk with Kings—nor lose the common touch,
If neither foes nor loving friends can hurt you,
If all men count with you, but none too much:
If you can fill the unforgiving minute
With sixty seconds’ worth of distance run,
Yours is the Earth and everything that’s in it,
And—which is more—you’ll be a Man, my son!

(Rudyard Kipling, "If—". Je ne donne pas de traduction, par paresse essentiellement. Il circule ici ou là une "traduction", magnifique au demeurant, que l'on doit à André Maurois ; malheureusement, je ne maîtrise pas assez bien l'anglais (ou le français) pour comprendre quel rapport il y a entre cette "traduction" et le texte original, sinon une vague similitude de thème...)

Ce poème est souvent considéré comme caractéristique de ce qu'on est convenu le "stoïcisme victorien" et du flegme britannique. La comparaison avec les extraits d'Epictète et de Marc Aurèle est amusante : combien plus digne est la position de Kipling, mais combien moins humoristique !

mardi 27 avril 2010

Cerisiers en fleurs




J'ai déjà eu l'occasion de dire les sentiments que m'inspire l'été et le goût qu'il me donne pour l'Amérique latine. Le printemps aussi m'inspire des rêveries exotiques et dès les premiers bourgeons, je rêve de cerisiers en fleurs et les billets sur le blog de mon amie, Cléophée looking at the sky, sur ce thème accentuent encore ce désir. C'est l'occasion de mettre ici un peu de culture japonaise, culture à laquelle je me suis intéressé d'abord au sujet des jardins secs, puis en lisant Le Livre du thé de Kakuzô Okakura. Culture qui néanmoins reste pour moi absolument mystérieuse, complètement étrange, mais pour cette raison d'autant plus fascinante. Les poèmes courts (tanka, haïku...) sont, à cet égard, tout à fait emblématiques. Je les vois comme de petits grains d'opacité, ou plutôt de petits grains de croustillance. De petites pièces sur des sujets très familiers, mais que la brièveté rend formidablement contingentes. Et c'est cette contingence même qui laisse subodorer, imaginer plutôt d'entrevoir, tout un univers de sens, de pensées et de sensualité.

Je choisis un seul poème, pour ne pas briser cet effet, car cette forme incite à rassembler plusieurs pièces, donnant à chacune le statut d'une strophe et diminuant ainsi l'étrangeté de cette atomicité.
Fleurs de cerisiers
Qui ne connaissez le printemps
Que depuis cette année,
Puissiez-vous ne jamais apprendre
Qu'un jour vous devrez tomber.

(Ki no Tsurayuki, Kokinshû I, 49 ; trad. G. Renondeau in Anthologie de la poésie japonaise classique, Poésie Gallimard, p. 143)
(Crédits photographiques : Photo de Jeffrey Friedl)

vendredi 5 mars 2010

Célébration

Il est un fait dont bien peu de mes lecteurs sont conscients, sans doute, et dont moi-même je n'ai pris conscience que progressivement : ce blog n'a qu'un véritable sujet et ce sujet n'est ni la littérature, ni moi-même. Ce sujet... Oh ! Je répugne à en parler ainsi ! Souvenez-vous du marquis de Bièvre disant à Louis XV : "Oh ! Sire, votre Majesté n'est pas un sujet !" Devrais-je dire l'objet ? Comme on dit "l'objet de mes pensées", "de mes espoirs", "de mes tourments" ? Je ne saurais le dire... En tout cas, il ne fait aucun doute que ce sujet est présent, d'une façon ou d'une autre, dans chacun des billets de ce blog.

C'est une bonne date, aujourd'hui (oui, lecteur scrupuleux, tu ne t'es pas trompé : ce billet est bien antidaté), pour célébrer ce sujet et j'ai donc choisi un texte qui semble avoir été écrit pour lui (pour elle ?)...

Voilà bien ces yeux dont la flamme traverse le crépuscule ; ces subtiles et terribles mirettes, que je reconnais à leur effrayante malice ! Elles attirent, elles subjuguent, elles dévorent le regard de l’imprudent qui les contemple. Je les ai souvent étudiées, ces étoiles noires qui commandent la curiosité et l’admiration.
(Ch. Baudelaire, Petits poèmes en prose, "La chambre double")

Combien de fois ai-je lu ces lignes en pensant à ce sujet !