vendredi 5 mars 2010

Célébration

Il est un fait dont bien peu de mes lecteurs sont conscients, sans doute, et dont moi-même je n'ai pris conscience que progressivement : ce blog n'a qu'un véritable sujet et ce sujet n'est ni la littérature, ni moi-même. Ce sujet... Oh ! Je répugne à en parler ainsi ! Souvenez-vous du marquis de Bièvre disant à Louis XV : "Oh ! Sire, votre Majesté n'est pas un sujet !" Devrais-je dire l'objet ? Comme on dit "l'objet de mes pensées", "de mes espoirs", "de mes tourments" ? Je ne saurais le dire... En tout cas, il ne fait aucun doute que ce sujet est présent, d'une façon ou d'une autre, dans chacun des billets de ce blog.

C'est une bonne date, aujourd'hui (oui, lecteur scrupuleux, tu ne t'es pas trompé : ce billet est bien antidaté), pour célébrer ce sujet et j'ai donc choisi un texte qui semble avoir été écrit pour lui (pour elle ?)...

Voilà bien ces yeux dont la flamme traverse le crépuscule ; ces subtiles et terribles mirettes, que je reconnais à leur effrayante malice ! Elles attirent, elles subjuguent, elles dévorent le regard de l’imprudent qui les contemple. Je les ai souvent étudiées, ces étoiles noires qui commandent la curiosité et l’admiration.
(Ch. Baudelaire, Petits poèmes en prose, "La chambre double")

Combien de fois ai-je lu ces lignes en pensant à ce sujet !

mardi 5 janvier 2010

Love me on paper : quelques réflexions sur Cyrano de Bergerac et Facebook


Un jour, pendant l'été dernier, j'ai été confronté à un dilemme. J'avais publié ma lettre ouverte à Frédéric Beigbeder, suivi de ma réponse à un commentaire sur Facebook. Ces textes évoquaient la difficulté de communiquer et la séparation entre la vie "réelle" et la vie "virtuelle" sur internet ; et ils m'ont donné le plaisir de recevoir d'assez nombreux témoignages de personnes qui y avaient trouvé quelque intérêt. Je dois d'ailleurs dire que par leur sincérité parfois cruelle et par leur argumentation mécanique, ce sont des billets dans lesquels je me retrouve assez bien. Pourtant, ils ne correspondaient pas au projet initial de ce blog qui était de présenter des citations (je fais abstraction des textes narratifs que j'ai rassemblés sous l'étiquette "n'importe quoi"). J'étais donc partagé, cet été, entre le désir de complaire à mes lecteurs en continuant d'évoquer le confort et les souffrances de la vie virtuelle, par exemple en répondant à mon contradicteur du commentaire sur Facebook, et le désir de conserver la "ligne éditoriale" de ce blog, en continuant de partager des textes que j'apprécie. J'ai tant bien que mal choisi la seconde option.

Aujourd'hui, je suis ravi, car je trouve une occasion de concilier ces deux désirs, en relisant un classique entre les classiques à la lumière de ces questions d'incommunicabilité. Par surcroît, je peux évoquer un épisode de ma vie (mes lecteurs réguliers savent combien je me plais à la raconter) et attirer l'attention sur une artiste qui en vaut la peine. Chacune de ces raisons eût suffi seule. Elles sont trois ; puisse la Providence en être louée. ;-)

Ce texte classique qui parle de la communication, de sa difficulté, de l'utilisation d'un écran pour la faciliter ou la rendre possible, c'est Cyrano de Bergerac, bien sûr.

Pour ceux de mes lecteurs qui seraient trop jeunes pour avoir lu cette oeuvre ou trop âgés pour s'en souvenir, en voici un bref résumé, mais j'exhorte avec la dernière vigueur ces lecteurs à se (re)plonger dans le texte intégral de Rostand : Cyrano aime Roxane, mais n'ose pas lui avouer son amour parce qu'il est trop laid (à cause de son nez, vous savez ?). Roxane, quant à elle, aime Christian, qui est très beau et qui aime aussi Roxane, mais ne veut le lui avouer car il n'a pas d'esprit et se trouve embarrassé quand il s'agit de parler d'amour. Aussi, Cyrano et Christian décident de s'associer : Cyrano écrit pour Christian et lui souffle ce qu'il doit dire et c'est bien sûr aussi pour lui un moyen de vivre sa propre histoire d'amour à travers Christian (à son insu). Ce résumé est très incomplet, notamment en ce qu'il néglige ce que Cyrano appelle son "panache", mais il suffira pour comprendre mon propos.

Le premier extrait de cette oeuvre dont je voudrais parler est celui dans lequel Christian explique à Cyrano pourquoi il ne peut déclarer son amour à Roxane :


CYRANO
Embrasse-moi !

CHRISTIAN
Monsieur...

CYRANO
Brave.

CHRISTIAN
Ah çà ! mais ! ...

CYRANO
Très brave. Je préfère.

CHRISTIAN
Me direz-vous ? ...

CYRANO
Embrasse-moi. Je suis son frère.

CHRISTIAN
De qui ?

CYRANO
Mais d’elle !

CHRISTIAN
Hein ? ...

CYRANO
Mais de Roxane !

CHRISTIAN, courant à lui
Ciel !
Vous, son frère ?

CYRANO
Ou tout comme : un cousin fraternel.

CHRISTIAN
Elle vous a ? ...

CYRANO
Tout dit !

CHRISTIAN
M’aime-t-elle ?

CYRANO
Peut-être !

CHRISTIAN, lui prenant les mains
Comme je suis heureux, Monsieur, de vous connaître !

CYRANO
Voilà ce qui s’appelle un sentiment soudain.

CHRISTIAN
Pardonnez-moi...

CYRANO, le regardant, et lui mettant la main sur l’épaule
C’est vrai qu’il est beau, le gredin !

CHRISTIAN
Si vous saviez, Monsieur, comme je vous admire !

CYRANO
Mais tous ces nez que vous m’avez...

CHRISTIAN
Je les retire !

CYRANO
Roxane attend ce soir une lettre...

CHRISTIAN
Hélas !

CYRANO
Quoi !

CHRISTIAN
C’est de me perdre que de cesser de rester coi !

CYRANO
Comment ?

CHRISTIAN
Las ! je suis sot à m’en tuer de honte !

CYRANO
Mais non, tu ne l’es pas puisque tu t’en rends compte.
D’ailleurs, tu ne m’as pas attaqué comme un sot.

CHRISTIAN
Bah ! on trouve des mots quand on monte à l’assaut !
Oui, j’ai certain esprit facile et militaire,
Mais je ne sais, devant les femmes, que me taire.
Oh ! leurs yeux, quand je passe, ont pour moi des bontés...

CYRANO
Leurs cœurs n’en ont-ils plus quand vous vous arrêtez ?

CHRISTIAN
Non ! car je suis de ceux, -je le sais... et je tremble ! -
Qui ne savent parler d’amour.

CYRANO
Tiens ! ... Il me semble
Que si l’on eût pris soin de me mieux modeler,
J’aurais été de ceux qui savent en parler.

CHRISTIAN
Oh ! pouvoir exprimer les choses avec grâce !

CYRANO
Être un joli petit mousquetaire qui passe !

CHRISTIAN
Roxane est précieuse et sûrement je vais
Désillusionner Roxane !

CYRANO, regardant Christian
Si j’avais
Pour exprimer mon âme un pareil interprète !

CHRISTIAN, avec désespoir
Il me faudrait de l’éloquence !

CYRANO, brusquement
Je t’en prête !
Toi du charme physique et vainqueur, prête-m’en
Et faisons à nous deux un héros de roman !

CHRISTIAN
Quoi ?

CYRANO
Te sentirais-tu de répéter les choses
Que chaque jour je t’apprendrais ? ...

CHRISTIAN
Tu me proposes ? ...

CYRANO
Roxane n’aura pas de désillusion !
Dis, veux-tu qu’à nous deux nous la séduisions ?
Veux-tu sentir passer, de mon pourpoint de buffle
Dans ton pourpoint brodé, l’âme que je t’insuffle ! ...

CHRISTIAN
Mais, Cyrano ! ...

CYRANO
Christian, veux-tu ?

CHRISTIAN
Tu me fais peur !

CYRANO
Puisque tu crains, tout seul, de refroidir son cœur,
Veux-tu que nous fassions -et bientôt tu l’embrases ! -
Collaborer un peu tes lèvres et mes phrases ? ...

CHRISTIAN
Tes yeux brillent ! ...

CYRANO
Veux-tu ? ...

CHRISTIAN
Quoi ! cela te ferait
Tant de plaisir ? ...

CYRANO, avec enivrement
Cela...
Se reprenant, et en artiste.
Cela m’amuserait !
C’est une expérience à tenter un poète.
Veux-tu me compléter et que je te complète ?
Tu marcheras, j’irai dans l’ombre à ton côté
Je serai ton esprit, tu seras ma beauté.

CHRISTIAN
Mais la lettre qu’il faut, au plus tôt, lui remettre !
Je ne pourrai jamais...

CYRANO, sortant de son pourpoint la lettre qu’il a écrite
Tiens, la voilà, ta lettre !

CHRISTIAN
Comment ?

CYRANO
Hormis l’adresse, il n’y manque plus rien.

CHRISTIAN
Je...

CYRANO
Tu peux l’envoyer. Sois tranquille. Elle est bien.

CHRISTIAN
Vous aviez ? ...

CYRANO
Nous avons toujours, nous, dans nos poches,
Des épîtres à des Chloris... de nos caboches,
Car nous sommes ceux-là qui pour amantes n’ont
Que du rêve soufflé dans la bulle d’un nom ! ...
Prends, et tu changeras en vérités ces feintes ;
Je lançais au hasard ces aveux et ces plaintes
Tu verras se poser tous ces oiseaux errants.
Tu verras que je fus dans cette lettre -prends ! -
D’autant plus éloquent que j’étais moins sincère !
– Prends donc, et finissons !

CHRISTIAN
N’est-il pas nécessaire
De changer quelques mots ? Écrite en divaguant,
Ira-t-elle à Roxane ?

CYRANO
Elle ira comme un gant !

CHRISTIAN
Mais...

CYRANO
La crédulité de l’amour-propre est telle,
Que Roxane croira que c’est écrit pour elle !

CHRISTIAN
Ah ! mon ami !
Il se jette dans les bras de Cyrano. Ils restent embrassés.

(Edmond Rostand, Cyrano de Bergerac, II, 10)

Combien je me retrouve dans ces propos du jeune homme ! Combien de fois aurais-je pu m'écrier avec lui : "Las ! je suis sot à m'en tuer de honte" ! Je ne suis pas tout à fait comme lui, cependant, car moi, je suis de ceux - je le sais... et je tremble ! - qui ne savent parler tout court. Ce n'est pas de parler d'amour qui m'embarrasse, même si l'amour n'arrange rien à l'affaire, en général, mais c'est simplement de parler, j'entends "m'exprimer à l'oral". Oh ! Il y a une autre différence entre Christian et moi : il est rare que les yeux des femmes aient des bontés pour moi quand je passe ! (et tant pis pour mes lectrices qui m'imaginaient déjà comme un séduisant quadragénaire !). Mais j'ai souvent vu la déception qu'il évoque de personnes surprises lorsque je cessais de rester coi, ou du moins m'y essayais.

J'ai aussi avec lui une autre différence : écrire une lettre d'amour ne m'ennuie pas, j'y puis même être assez à l'aise. Aussi, je me reconnais également assez bien dans le personnage de Cyrano. Voici le passage de la pièce qui fait pendant à celui que je viens de citer ; c'est celui dans lequel Cyrano avoue son amour pour Roxane et dit pourquoi il ne veut pas lui en parler :

LE BRET, haussant les épaules
Soit ! – Mais enfin, à moi, le motif de ta haine
Pour Montfleury, le vrai, dis-le-moi !

CYRANO, se levant
Ce Silène,
Si ventru que son doigt n’atteint pas son nombril,
Pour les femmes encor se croit un doux péril,
Et leur fait, cependant qu’en jouant il bredouille,
Des yeux de carpes avec ses gros yeux de grenouilles ! ...
Et je le hais depuis qu’il se permit, un soir,
De poser son regard, sur celle... Oh ! j’ai cru voir
Glisser sur une fleur une longue limace !

LE BRET, stupéfait
Hein ? Comment ? Serait-il possible ? ...

CYRANO, avec un rire amer
Que j’aimasse ? ...
Changement de ton et gravement.
J’aime.

LE BRET
Et peut-on savoir ? Tu ne m’as jamais dit ? ...

CYRANO
Qui j’aime ? ... Réfléchis, voyons. Il m’interdit
Le rêve d’être aimé même par une laide,
Ce nez qui d’un quart d’heure en tous lieux me précède ;
Alors moi, j’aime qui ? ... Mais cela va de soi !
J’aime - mais c’est forcé ! – la plus belle qui soit !

LE BRET
La plus belle ? ...

CYRANO
Tout simplement, qui soit au monde !
La plus brillante, la plus fine,
Avec accablement
La plus blonde !

LE BRET
Eh, mon Dieu, quelle est donc cette femme ? ...

CYRANO
Un danger
Mortel sans le vouloir, exquis sans y songer,
Un piège de nature, une rose muscade
Dans laquelle l’amour se tient en embuscade !
Qui connaît son sourire a connu le parfait.
Elle fait de la grâce avec rien, elle fait
Tenir tout le divin dans un geste quelconque,
Et tu ne saurais pas, Vénus, monter en conque,
Ni toi, Diane, marcher dans les grands bois fleuris,
Comme elle monte en chaise et marche dans Paris ! ...

LE BRET
Sapristi ! Je comprends. C’est clair !

CYRANO
C’est diaphane.

LE BRET
Magdeleine Robin, ta cousine !

CYRANO
Oui, - Roxane.

LE BRET
Eh bien ! mais c’est au mieux ! Tu l’aimes ? Dis-le-lui !
Tu t’es couvert de gloire à ses yeux aujourd’hui !

CYRANO
Regarde-moi, mon cher, et dis quelle espérance
Pourrait bien me laisser cette protubérance !
Oh ! je ne me fais pas d’illusion ! - Parbleu,
Oui, quelquefois, je m’attendris, dans le soir bleu ;
J’entre en quelque jardin où l’heure se parfume ;
Avec mon pauvre grand diable de nez je hume
L’avril ; je suis des yeux, sous un rayon d’argent,
Au bras d’un cavalier, quelque femme, en songeant
Que pour marcher, à petits pas, dans de la lune,
Aussi moi j’aimerais au bras en avoir une,
Je m’exalte, j’oublie... et j’aperçois soudain
L’ombre de mon profil sur le mur du jardin !

LE BRET, ému
Mon ami ! ...

CYRANO
Mon ami, j’ai de mauvaises heures !
De me sentir si laid, parfois, tout seul...

LE BRET, vivement, lui prenant la main
Tu pleures ?

CYRANO
Ah ! non, cela, jamais ! Non, ce serait trop laid,
Si le long de ce nez une larme coulait !
Je ne laisserai pas, tant que j’en serai maître,
La divine beauté des larmes se commettre
Avec tant de laideur grossière ! ... Vois-tu bien,
Les larmes, il n’est rien de plus sublime, rien,
Et je ne voudrais pas qu’excitant la risée,
Une seule, par moi, fut ridiculisée ! ...

LE BRET
Va ne t’attriste pas ! L’amour n’est que hasard !

CYRANO, secouant la tête
Non ! J’aime Cléopâtre : ai-je l’air d’un César ?
J’adore Bérénice : ai-je l’aspect d’un Tite ?

LE BRET
Mais ton courage ! ton esprit ! - Cette petite
Qui t’offrait là, tantôt, ce modeste repas,
Ses yeux, tu l’as bien vu, ne te détestaient pas !

CYRANO, saisi
C’est vrai !

LE BRET
Hé ! Bien ! alors ? ... Mais, Roxane, elle-même,
Toute blême a suivi ton duel ! ...

CYRANO
Toute blême ?

LE BRET
Son cœur et son esprit déjà sont étonnés !
Ose, et lui parle, afin...

CYRANO
Qu’elle me rie au nez ?
Non ! - C’est la seule chose au monde que je craigne !

(Edmond Rostand, Cyrano de Bergerac, I, 5)

Moi aussi, bien souvent, j'ai rêvé d'autre chose, d'amour bien sûr, mais pas seulement, j'ai rêvé aussi d'être un convive aimable, une agréable compagnie ! Oh, ce n'est pas ma laideur qui me retient : si, physiquement, je ne suis pas un Christian, je ne suis pas non plus un Cyrano ; mais, pour parodier ce dernier, moi, c'est moralement que j'ai mes protubérances !

Moi aussi, j'ai souvent écrit des lettres (combien souvent !) que n'ont jamais lues leurs destinataires, moi aussi, j'ai été jaloux de ceux qui remportaient des lauriers que je n'avais pas brigués, moi aussi j'ai été furieux de voir glisser sur une fleur une longue limace !

Alors, comme Cyrano, je me suis trouvé un Christian ; mais au contraire de lui, je l'ai créé moi-même, et je l'ai appelé Caym ! C'est lui qui est moi sur internet et c'est en quelque sorte lui que vous êtes en train de lire. J'ai la faiblesse de m'imaginer que j'ai pu grâce à lui sembler à des personnes que j'ai rencontrées sur internet quelqu'un de sympathique, voire d'agréable ou de spirituel... et je ne saurais dire la honte que je ressens en pensant au rustre que ces personnes ont dû côtoyer si jamais elles m'ont rencontré !

Aussi, je ne puis m'empêcher d'enrager quand je vois, ici ou là, quelqu'un qui fustige l'anonymat permis par internet et les médiocres ou les faibles qui se cachent derrière une fausse identité. Combien plus de médiocres se cachent derrière une vraie identité !

En relisant la pièce à cette lumière, je suis enchanté de voir à chaque page à quel point je retrouve des pensées que j'ai eues ou que j'aurais pu avoir ! Mais il y a un point qui plus encore me fait prêter attention à un détail de mon expérience personnelle. L'opposition qu'évoque la pièce est celle, classique, de la beauté et de l'intelligence, dont nous avons tous une expérience quotidienne (parfois sous la forme "elle est belle, mais quelle conne !"). Celle que je ressens est bien plutôt l'opposition, tout aussi classique, du corps et de l'esprit : quand mon esprit est libre, ou peu contraint matériellement, je suis assez à mon aise, mais dès qu'il s'agit de faire intervenir mon corps, en faisant un geste, en posant un regard, en articulant une parole, je me trouve en grande difficulté.

Cependant, cette dichotomie ne suffit pas pour rendre compte de mon expérience ; j'en ai souvent été émerveillé. En effet, l'impression qu'a un observateur extérieur, qui est aussi celle que je conserve souvent par la suite, est que je suis paralysé et que la déficience de mon corps se transmet à mon esprit. La réalité est tout autre : mon esprit, dans ces moments-là, est terriblement vif et rapide. J'ai déjà raconté une conversation que j'ai eue avec une jeune fille (si jamais la pauvre enfant venait à lire ce blog, elle serait sans doute horrifiée de voir qu'il y est aussi souvent question d'elle -- surtout qu'elle pourrait comprendre certaines allusions invisibles pour mes autres lecteurs ! Je rappelle néanmoins que lors de cet échange, mon objectif n'était pas de la séduire, en tout cas pas dans un sens amoureux, même s'il est vrai que j'aurais vivement désiré que cet entretien fût moins pénible pour elle qu'il ne l'a été), elle m'a dit qu'elle faisait de la musique... et je n'ai rien trouvé à lui répondre... On pourrait croire que mon esprit tétanisé n'est pas parvenu à se représenter qu'on fait habituellement de la musique avec un instrument. Il n'en est rien ! J'ai pensé aussitôt à lui demander de quel instrument elle jouait, mais tout aussi rapidement, mon esprit a élaboré quantité de scenarii et d'hypothèses baroques justifiant que je ne le demande pas. Autrement dit, j'ai réussi, en un éclair, à me convaincre moi-même qu'il serait ridicule de lui poser la question. Bien sûr, je ne saurais exposer ici ce raisonnement captieux, car il était absurde et, à ce titre, impossible à reconstituer, mais il est merveilleux de voir comment j'ai pu, en toute bonne foi, me laisser persuader par lui.

Cette stratégie de mon esprit pour m'induire en erreur me rappelle d'autres situations : les sophismes qu'il parvient à trouver pour me convaincre de reprendre une sucrerie ou un verre, ou pour justifier qu'il serait préférable de rester dix minutes supplémentaires au lit, ou encore dans des situations où il est question de satisfaire un désir sexuel. Je suis à chaque fois stupéfait de la force que peuvent avoir ces raisonnements absurdes, force qui tombe lamentablement dès le désir satisfait. Devant cette habileté rhétorique, je comprends soudain toutes les représentations classiques de la conscience, de la tentation, du démon. C'est prodige de voir comment le corps peut mettre l'esprit à son service, comment il peut mobiliser cette rhétorique (et souvenez-vous que Caym est, dans la démonologie traditionnelle, un démon sophiste).

Qui d'autre que Roxane, ou plutôt Roxanne, aurait pu m'inspirer ces réflexions ? Il m'est en effet arrivé récemment d'assister, dans une salle de Berlin, à un spectacle d'une jeune chanteuse nommée Roxanne de Bastion. Mon inculture en matière de musique me rend ici inapte à parler comme il conviendrait de ce moment. Je ne saurais dire à quoi ses chansons ressemblent, quelles autres artistes elle évoque. Tout ce que je puis dire, c'est que les paroles de ses chansons m'ont singulièrement touché, avec des références littéraires qui me parlent (Shakespeare, Lewis Carroll), que sa voix sublime m'a ému plus que je ne l'aurais attendu, que le sourire qui n'a pas quitté ses lèvres de toute la soirée m'a laissé un souvenir merveilleux.

Je t'arrête tout de suite, romanesque lecteur ! Ne va pas t'imaginer que ce billet serait une sorte de déclaration d'amour timide (et convenons-en , atrocement alambiquée) que j'adresserais à Roxanne. Non, je ne suis pas amoureux de Roxanne ! Même si, dans d'autres circonstances, j'aurais été enchanté d'en être amoureux, même s'il n'est pas exagéré de dire de cette Roxanne, comme de la Roxane de Cyrano, "Qui connaît son sourire a connu le parfait." Pourtant, j'aurais aimé lui parler ce soir-là, simplement pour lui dire que j'avais apprécié sa prestation.

Je n'en ai rien fait. Bien sûr. L'argument spécieux que mon corps a trouvé pour me convaincre a été mon inconfort pour m'exprimer en anglais. Mais eût-elle été française, il m'en eût procuré un autre !

Au lieu de cela, qu'ai-je fait ? Qu'auriez-vous voulu que je fisse ? Aussitôt rentré à mon hôtel, j'ai envoyé Caym pour écrire sur son mur de Facebook ce que j'aurais voulu lui dire !

Bien sûr, ce silence coupable à l'égard de Roxanne ne pouvait que m'inciter à relire Cyrano.

C'est bien sûr sa photo qui illustre ce billet et j'ai pris la liberté d'emprunter un vers de sa chanson "Handwriting" pour le titre. J'engage tous mes lecteurs à écouter sa musique et à suivre cette artiste.

Crédits photographiques : photo de Jez Brown, utilisée avec l'aimable autorisation du photographe.


vendredi 27 novembre 2009

Quatrième tableau : La repartie de Naïa


J'avais jadis commencé à écrire des petits textes racontant tous la même rencontre avec de petites variantes. Ces textes étaient en grande partie des pièces de circonstance, mais à force d'y penser, j'en suis venu à nourrir à partir d'eux une réflexion sur le hasard, sur la providence. Aussi, j'ai décidé de continuer d'écrire ces petits textes, que j'imagine assemblés dans un n-ptyque (c'est-à-dire un ensemble de n tableaux, où n est compris entre 1 et 10, comme un triptyque ou un pentaptyque, j'étais parti sur l'idée d'un heptaptyque, mais au fur et à mesure de la rédaction, je me rends compte que certaines parties ne présentent pas d'intérêt, je ne sais donc pas encore ce qu'il restera à la fin), suivi d'une imposante postface, intitulé Contra providentiam & dola ejus quae alea nominantur. Voici donc le quatrième de ces tableaux.

Pour ceux de mes lecteurs qui souhaiteraient pouvoir se reporter aux textes précédents, je propose une sorte de table des matière provisoire :

Contra providentiam & dola ejus quae alea nominantur

Premier tableau : Ludivine ou l'absence
Deuxième tableau : Ataraxie
Troisième tableau : Illusions et aveuglement

Quatrième tableau : La repartie de Naïa

"Ecce autem [...] intrauit pinacothecam senex canus, exercitati uultus et qui uideretur nescio quid magnum promittere, sed cultu non proinde speciosus, ut facile appareret eum ex hac nota litteratorum esse, quos odisse diuites solent." (Pétrone, Satiricon, LXIII)

C'était encore une de ces lubies qui avait pris le contrôle de moi, encore une de ces impulsions absurdes qui me poussait à aller divaguer loin de chez moi au lieu de travailler. Je ne savais pas ce qui m'incitait à agir de la sorte, ou plutôt, je le savais trop bien. En tout cas, j'y étais, errant comme un fou, débraillé et hirsute, dans les rues de cette ville, les yeux hagards, mais formidablement mobiles. Les passants devaient me croire paranoïaque en me voyant me retourner sans cesse et dévisager tous ceux que je croisais. C'était que je brûlais d'envie de la voir, tout en redoutant affreusement cette rencontre.

Je marchais devant le lycée, sans but et sans espoir, car je savais bien, je le savais depuis des années, que les rencontres fortuites qu'on veut provoquer ne se produisent jamais. Et pourtant, quelques mètres devant moi, sur le même trottoir, c'étaient elles. J'aurais préféré qu'Euphrosyne ne soit pas là. Non pas que je répugnasse à la voir, bien au contraire, mais je craignais que ma présence ne la mît mal à l'aise. Nous y étions en tout cas. Cette rencontre que j'avais si souvent imaginée, que j'avais si souvent rêvée, dont j'avais tant parlé, cette rencontre, dis-je, était à portée de main !

En approchant, je sentis l'émotion qui commençait à faire battre mon coeur d'une façon étrange. A cet instant, je n'eus plus aucun doute, plus aucune résolution ne tiendrait, la perspective des regrets n'existait plus. C'était une évidence : il n'était pas question que je leur adresse la parole, il était hors de question que j'adresse jamais la parole à quiconque de toute mon existence. J'étais né pour me taire. Naturellement, puisqu'Euphrosyne était là, je ne parlerais pas à Naïa. Le prétexte, tout fallacieux qu'il était, suffit à me donner la dose de bonne conscience suffisante pour me laisser aller à mes penchants. Je passais donc près d'elles sans les regarder, les yeux artificiellement fixes, mensongèrement captivés par un lointain captieux.

A proximité, alors que je distinguais leurs voix, je sentis la brûlure caractéristique dans mes joues, je rougissais. Je fis un effort pour concentrer cette rubescence sur ma joue gauche, celle qui n'était pas de leur côté. Cet effort était désespéré et puéril, mais je n'en ressentis pas moins la brûlure avec plus d'acuité sur la joue gauche.

Après quelques pas, je sortis de cet état, je me trouvai hors de ces instants qui n'ont pas de durée, hors de ce silence qui étouffe tous les bruits du monde, hors de ces regards qui paralysent la pensée. J'étais un autre aussi, les regrets commençaient à apparaître. Pas assez, bien sûr, pour me faire rebrousser chemin.

Alors, je me souvins des regrets que je ramène parfois à la maison, des nuits sans sommeil où je regrette des mots que je n'ai pas dits, où j'écris des lettres pour corriger mes conversations ou mes actions de la journée. Je pensai à ces heures d'errances nocturnes où j'écris, sans papier ni crayon, ce que j'aurais dû dire, dans des missives que je n'envoie jamais ou, pire, que je m'envoie à moi-même pour me faire croire que le monde est tel que je le rêve.

Et je le fis : je revins sur mes pas.

Je m'approchai. Dès mes premiers pas, une de leurs amies remarqua que j'allais vers elles et posa sur moi un regard surpris et interrogateur. Lorsque je ne fus plus qu'à quelques mètres, ses trois compagnes, voyant ce regard, se tournèrent vers moi à leur tour. Je devais être rouge comme un linge. Je m'écriai, avec la voix la plus enjouée que je pus trouver : "Bonjour Naïa !", tout en tendant ma joue pour l'embrasser. Après un bref mouvement de recul instinctif, elle accepta ce baiser, mais je crus percevoir son soulagement de n'être pas contrainte à ces effusions dans un lieu désert et solitaire. Tandis que je saluais Euphrosyne de la même façon, je sentais le regard incrédule et inquisiteur de Naïa qui me scrutait pour tenter de savoir qui je pouvais bien être. Je me tournai alors vers leurs deux amies en bredouillant une phrase que je ne compris pas moi-même et qui se terminait par "zèle". Après une question rituelle à Naïa et Euphrosyne sur leur santé, à laquelle elles répondirent tout aussi rituellement, je repris mon chemin, sans être encore remis de la surprise de mes interlocutrices. Comme je m'éloignais, j'entendis un murmure : "C'est qui ?", je ne pus saisir la repartie embarrassée de Naïa.

Crédits photo : Image d'illustration de Père Igor, sous licence Creative Commons Attribution Share Alike 3.0

mardi 13 octobre 2009

Lucie ou Lucy : il n'y a pas de vrai sens d'un texte

Je me rends compte que ce blog comporte beaucoup de chansons. Il va falloir que je corrige cela dans les billets à venir. Mais ce ne sera pas pour aujourd'hui. Car aujourd'hui, je veux encore parler d'une chanson. Mais avant de la citer, je voudrais citer un passage de Paul Valéry :

"Quant à l'interprétation de la lettre, je me suis déjà expliqué ailleurs sur ce point ; mais on n'y insistera jamais assez : il n'y a pas de vrai sens d'un texte. Pas d'autorité de l'auteur. Quoi qu'il ait voulu dire, il a écrit ce qu'il a écrit. Une fois publié, un texte est comme un appareil dont chacun peut se servir à sa guise et selon ses moyens : il n'est pas sûr que le constructeur en use mieux qu'un autre. Du reste, s'il sait bien ce qu'il voulut faire, cette connaissance trouble toujours en lui la perception de ce qu'il a fait".
(P. VALÉRY, " À propos du Cimetière marin " [1933], Œuvres, t. I ; Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, p. 1506-1507)
Je pense que cette affirmation s'applique très bien au texte dont je veux parler. En effet, comment Pascal Obispo se représente-t-il la chanson "Lucie", puisque c'est d'elle qu'il s'agit ? Il y a fort à parier qu'il la voie comme elle apparaît d'abord : un monologue un peu mièvre (devrais-je dire "gnan-gnan" ?) constitué par les encouragements de quelqu'un à une jeune fille un peu dépressive. Oh ! Je l'avoue ! Si je dois un jour réconforter une jeune fille qui n'a pas le moral, j'aimerais avoir autant de verve, mais c'est une autre question.

Revenons à notre texte : si on le prend tel qu'il se présente, on ne voit qu'une accumulation de clichés et de banalités sur le thème de la fuite du temps. C'est donc ainsi qu'apparaît sans doute ce texte à son auteur. Mais il n'y a pas d'autorité de l'auteur...

J'ai une chance (voici bien quelque chose que je n'écris pas souvent) : la première fois que j'ai entendu cette chanson (ne cherche pas lecteur, tu n'étais pas né), ce n'est pas ainsi qu'elle m'est apparue et elle m'a semblé géniale !

Voici les paroles de cette chanson, tout d'abord pour que mon lecteur puisse suivre la suite de mon raisonnement :
Lucie, Lucie c'est moi je sais,
Il y a des soirs comme ça où tout...
s'écroule autour de vous.
Sans trop savoir pourquoi toujours

Regarder devant soi
Sans jamais baisser les bras, je sais...
C'est pas le remède à tout,
Mais 'faut se forcer parfois...

Lucie, Lucie dépêche toi, on vit,
On ne meurt qu'une fois...
Et on n'a le temps de rien,
Que c'est déjà la fin mais...

[Refrain: x2]
C'est pas marqué dans les livres,
Que le plus important à vivre,
Est de vivre au jour le jour.
Le temps c'est de l'Amour...

Même, si je n'ai pas le temps,
D'assurer mes sentiments...
J'ai en moi, oh de plus en plus fort,
Des envies d'encore...

Tu sais, non, je n'ai plus à cœur,
De réparer mes erreurs ou de,
Refaire c'qu'est plus à faire :
Revenir en arrière...

Lucie, Lucie t'arrête pas, on ne vit
Qu'une vie à la fois...
A peine le temps de savoir,
Qu'il est déjà trop tard...

[Refrain x2]
de l'Amour...

Mmmm, Lucie, j'ai fait le tour,
De tant d'histoires d'amour.
J'ai bien, bien assez de courage,
Pour tourner d'autres pages, sâche...

Que le temps nous est compté.
Faut jamais se retourner en se disant,
"Que c'est dommage,
d'avoir passé l'âge"

Lucie, Lucie t'encombre pas
De souvenirs, de choses comme ça.
Aucun regret ne vaut le coup
Pour qu'on le garde en nous...

[Refrain x2]
De l'Amour
(Pascal Obispo)
Heureusement, je n'ai pas cessé de la comprendre comme la première fois, même si j'ai découvert que cette lecture n'était pas celle que prévoyait son auteur. En effet, si l'on ignore l'orthographe du prénom de la destinataire, et qu'on l'écrit "Lucy", le message prend une tout autre portée.

Comme il est plus touchant de parler de la fuite du temps à une australopithèque morte depuis plusieurs millions d'années... Comme il est bouleversant d'imaginer le soir où tout s'est écroulé autour de Lucy... Cette Lucy, qui fut parmi les premiers à marcher sur deux pieds, pour regarder devant elle sans jamais baisser les bras ! Oh bien sûr ! Cette bipédie n'est pas un remède à tout, mais il a bien fait progresser Lucy et ses descendants (il semble, si je dois croire les quelques lectures que j'ai faites pour préparer ce billet, que l'hypothèse selon laquelle Lucy appartiendrait à une espèce à l'origine du genre humain soit écartée, je propose néanmoins de ne pas prendre cet élément scientifique en compte) et il faut se forcer parfois.

Lucy n'est-elle pas merveilleusement bien placée pour savoir qu'on vit et qu'on ne meurt qu'une fois, qu'on n'a le temps de rien et que c'est déjà la fin ! Lucy, que représente l'espace d'une vie, devant les 3 millions d'années qui nous séparent de toi ? C'est vrai, tout a bien changé depuis ta naissance, la science, la technologie ont fait beaucoup de progrès, mais il est quelque chose qui n'a pas changé et qui n'est toujours pas marqué dans les livres : le plus important est de vivre au jour le jour. (Un lecteur mal-intentionné pourra se demander si l'auteur de ces vers a jamais ouvert un livre pour croire que cette exhortation n'est pas marquée dans les livres, alors qu'elle y est représentée abondamment depuis l'Antiquité ; pour ma part, je veux y voir une invitation à prendre pleinement conscience, d'une façon subjective, de cette exigence et cette expérience morale et métaphysique doit être vécue par chacun indépendamment de ses lectures...) Puisse le temps de Lucy, déjà, avoir été de l'amour, comme le temps de chacun de nous doit en être !

Lucy, vois ce que tu es devenue ! Ne t'encombre pas de souvenirs, de choses comme ça. Tu le sais bien, maintenant, aucun regret ne vaut le coup qu'on le garde en nous ! J'espère que tu as bien vécu, que tu n'as jamais pensé qu'il est dommage d'avoir passé l'âge...

En outre, la figure de l'homme du XXème siècle qui donne des conseils sur la façon de mener sa vie à une de ses ancêtres morte depuis plusieurs millions d'années est aussi très singulière et intéressante, elle n'est pas sans évoquer la posture docte et naïve d'un jeune enfant qui explique les vérités de l'existence à sa grand-mère.

Un dernier détail : j'ai commencé à écrire ce billet le 26 septembre 2009. J'ai appris le mardi suivant (le 29) que Lucy O'Donnell, qui avait inspiré la chanson "Lucy in the sky with diamonds" à John Lennon, venait de mourir. On se souvient que le squelette d'australopithèque a été baptisé Lucy parce que les paléontologues qui l'ont découvert écoutaient cette chanson... Je me contente d'attirer l'attention de mon lecteur sur cette coïncidence, sans y insister davantage. Je suis trop habitué aux ruses et aux perfidies de la Providence pour m'étonner de ce détail (le 29 septembre est précisément le jour où j'ai terminé ce billet sur mon carnet, juste avant de perdre ledit carnet, et de devoir le récrire maintenant). Je dédie donc ce billet à cette Lucy... et à toutes les Lucy et Lucie.

jeudi 8 octobre 2009

"C'est une marmite que j'aime"



Dans la semaine dernière, j'ai perdu le carnet moleskine où je consignais toutes mes idées, où j'écrivais des brouillons de textes pour ce blog... Quelques jours après, j'ai perdu mon téléphone portable. Sur la perte de ce dernier, je n'ai que peu à dire. Mais celle du moleskine m'inspire quelques réflexions.

D'abord, je pense à la chance de celui qui l'a trouvé... J'ai déjà pensé à cela il y a quelques années, quand j'avais déjà perdu un petit carnet. Je crois qu'il doit être émouvant de trouver un carnet bien rempli de notes et de textes divers. J'ai parfois pris plaisir à lire des lettres ou des documents écrits par des inconnus, trouvés dans des brocantes, et à imaginer leur vie. Je crois qu'il y a dans mon moleskine de quoi m'imaginer une assez jolie vie... Je me plais même à rêver que celui qui l'aura trouvé le fera éditer (peut-être sous le titre Traité du loup des steppes) :-)

Mais je me dis aussi que celui qui l'a trouvé n'y verra aucun intérêt (c'est d'ailleurs le plus probable) ; il a trouvé beaucoup moins que je n'ai perdu, et c'est une pensée qui me déchire le coeur. Il préfèrerait sans doute que je lui donne le carnet sur lequel je suis en train d'écrire et qui est neuf, plutôt que celui que j'ai perdu, dont la reliure commence à faiblir, dont les trois quarts des pages sont déjà utilisées... et moi, je serais prêt à lui donner dix carnets neufs pour récupérer le mien...

Pourtant, je ne suis pas vraiment triste. Je ne suis pas triste, en premier lieu, parce que je crois, contre toute vraisemblance, que je vais le retrouver. Oh bien sûr ! Il y a mon nom et mon adresse sur la page de garde, comme il convient, mais quelqu'un prendrait-il la peine d'envoyer un tel objet ? Peut-être quand il aura fini de le lire ? Dans ce cas, j'aurais dû écrire moins et plus proprement...

Ensuite, je ne suis pas triste parce que j'observe le monde avec un regard émerveillé. Cette perte, suivie aussitôt (le surlendemain) par celle de mon téléphone me semble complètement inouïe. Ce sont deux morceaux importants de ma vie que j'ai perdus ainsi. Cette idée que ma vie est en train de tomber petits bouts par petits bouts me fascine et j'attends presque avec impatience de savoir ce que je vais perdre par la suite. Comme mes lecteurs les plus fidèles le savent, j'ai la manie de vouloir donner un sens à toutes les petites choses qui se produisent, à toutes les coïncidences et je vois dans ces événements un spectacle merveilleux.

D'ailleurs, lecteur, je dois reconnaître que j'ai bien moins lieu de me plaindre que toi ! En effet, tous ces textes qui étaient sur mon carnet et que je n'ai jamais publiés ici, je les ai déjà vus et il en reste quelque chose dans ma mémoire alors que pour toi, ils sont perdus pour toujours, et c'est une perte inestimable (si après cela, quelqu'un dit encore que je me dévalorise, ce sera à n'y rien comprendre) ! Il existe des artistes dont le chef d'oeuvre est toujours l'oeuvre à venir, pour moi ce sera celle qui a été perdue !

Toutefois, je dois concéder que depuis la semaine dernière, je ressens parfois comme une sorte de découragement, une sorte de désoeuvrement mélancolique et je crois que ces pertes n'y sont pas complètement étrangères.

Jadis, quand j'étais en terminale, je n'avais pas toujours le moral, je ressentais souvent un certain vague à l'âme, une mélancolie, un dépit, une envie de suicide. Etrangement, c'est un travail scolaire qui m'a redonné goût à la vie : ma professeur de philo m'a fait lire le Manuel d'Epictète et cette lecture a changé ma vie ! Depuis cette époque, toutes le fois où je me sens déprimé, je relis ce texte (sauf les fois, fréquentes, où je préfère me complaire dans ma mélancolie et où je lis Les Fleurs du mal). Le passage qui m'a le plus marqué est celui qui va suivre. Combien de fois l'ai-je répété à mon entourage !

Εφ' ἑκάστου τῶν ψυχαγωγούντων ἢ χρείαν παρεχόντων ἢ στεργομένων μέμνησο ἐπιλέγειν, ὁποῖόν ἐστιν, ἀπὸ τῶν σμικροτάτων ἀρξάμενος: ἂν χύτραν στέργῃς, ὅτι "χύτραν στέργω". κατεαγείσης γὰρ αὐτῆς οὐ ταραχθήσῃ: ἂν παιδίον σαυτοῦ καταφιλῇς ἢ γυναῖκα, ὅτι ἄνθρωπον καταφιλεῖς: ἀποθανόντος γὰρ οὐ ταραχθήσῃ. (Arrien, Manuel d'Epictète, III) [Adresse privée au commentateur anonyme : tu as sous-entendu que je pouvais être un prof de grec, tu vois maintenant que ma vengeance peut être terrible ! Puisses-tu réfléchir à deux fois désormais avant de porter de telles accusations !]
(A propos de tout objet d'agrément, d'utilité ou d'affection, n'oublie pas de te dire en toi-même ce qu'il est, à commencer par les moins considérables. Si tu aimes une marmite, dis : « C'est une marmite que j'aime ; » alors, quand elle se cassera, tu n'en seras pas troublé : quand tu embrasses ton enfant ou ta femme, dis-toi que c'est un être humain que tu embrasses ; et alors sa mort ne te troublera pas. (traduction Jean-François Thurot, 1899))

Comme il est réconfortant de se dire "C'est un moleskine que j'aime", "C'est un téléphone portable que j'aime" !

La suite de ce billet traitera de questions autobiographiques encore plus intimes et plus incompréhensibles que celles qui ont été évoquées jusqu'à maintenant, et abordera aussi, et surtout, quelques ratiocinations métaphysiques et élucubrations théologiques dont la lecture pourra être fastidieuse. Lecteur, si le début du billet t'a paru ennuyeux ou agaçant, je te prie instamment d'aller vaquer à d'autres occupations, la suite ne te sera d'aucun intérêt.

Autre précision pour les lecteurs qui auraient fait le choix de poursuivre leur lecture : les considérations qui suivent appartiennent au genre "lard-cochon", elles sont sérieuses, mais pas trop. Ou plutôt, elles sont très sérieuses, parce que rien de ce qui y est dit n'est faux, mais c'est ce qu'on pourrait appeler un sérieux esthétique (je crains de troubler mon lecteur si je dis que la bonne façon de considérer ces choses sérieusement, c'est de ne pas les prendre au sérieux).

Je suis fasciné par le hasard et en particulier par ce qu'on appelle des coïncidences. J'y prête une grande attention et je m'efforce toujours d'y voir un sens. Chose étrange, il est rarissime que je ne trouve pas un sens à un événement fortuit. Cela me conduit à penser que le hasard n'existe pas et qu'il y a quelque part une Providence qui joue avec nous et qui lutte contre nous. Cette Providence est injuste, vindicative, teigneuse, atrabilaire. J'ai entrepris d'écrire un petit texte (dont le titre commence par Contra Providentiam et se poursuit par un sous-titre interminable en latin, à la façon des traités de théologie du XVIème siècle ; comme ce sous-titre était noté dans mon moleskine, je ne puis pas le donner pour le moment) pour dénoncer ses agissements. Ce texte doit être constitué de sept petits récits racontant un même événement (ou, dans certains cas, un non événement), avec certaines variations. Les trois premiers de ces textes sont déjà lisibles sur ce blog : "Premier tableau : Ludivine ou l'absence", "Deuxième tableau : Ataraxie", "Troisième tableau : Illusions et aveuglement" . Le quatrième était intégralement écrit sur mon moleskine. Ces récits doivent être suivis d'une postface expliquant comment les comprendre et démasquant les ruses de la Providence.

Comme on peut s'en douter, ladite Providence ne voit pas d'un bon oeil la publication de ce texte. Et comment mieux s'opposer à cette publication qu'en faisant disparaître le support sur lequel il est écrit ? Je le dis, car il faut savoir reconnaître les victoires de ses ennemis : c'est à la fois une vengeance géniale et un obstacle formidable à la poursuite du combat. Il va sans dire que je ne me rendrai pas.

Je voudrais attirer l'attention de mon très estimable lecteur sur quelques détails qui confirment à mes yeux l'implication de la Providence dans cette histoire. Le premier de ces détails est que la dernière fois que j'ai utilisé mon moleskine, j'étais en train de me reposer dans ma voiture, entre deux réunions, ma nuit avait été brève et agitée, comme sont la plupart de mes nuits, et je me suis donc assoupi... pas une longue sieste de plusieurs heures, hélas ! Non, quelques minutes peut-être. Etrangement, j'ai fait un rêve, ce qui ne m'arrive jamais lors de ce genre de sommeils brefs. Je vous livre ce rêve dans son intégralité, sans pudeur et sans voile, en tout cas de ce dont je me souviens :

Une jeune femme en tenue légère (il est possible que mes fantasmes se manifestent dans mes rêves, je le concède... mais qu'on ne se trompe pas : "tenue légère" n'est pas un euphémisme pour dire qu'elle était nue) était dans une cabine d'essayage et elle s'adressait par dessus le rideau à l'extérieur de la cabine, que je ne voyais pas, en disant : "Tu veux jouer, Ludo ?"

Ce petit rêve m'a beaucoup préoccupé. D'abord, et surtout, parce que je ne connais personne qu'on pourrait appeler Ludo et je me demandais d'où pouvait venir ce prénom. J'ai donc consigné ce rêve dans mon moleskine. C'est la dernière chose que j'y ai consignée. Je ne peux pas ne pas essayer de voir ce rêve comme un signe (et si, toi aussi lecteur, tu es friand de littérature hermétique, néo-platonicienne, gnostique, apocalyptique, tu ne peux pas ne pas essayer de trouver le sens de ce songe). Je ne ferai pas une exégèse longue et approfondie, mais qu'on considère ceci : je ne connais pas de Ludo (ou Ludovic), mais je connais une Ludivine (ou Ludi). Ou plutôt, je ne connais pas vraiment de Ludivine non plus, mais j'ai écrit un texte qui s'appelle "Ludivine ou l'absence", dont j'ai parlé plus haut... D'ailleurs, j'avais écrit quelques jours auparavant dans un commentaire sur Facebook :
Tu as raison, la Providence est toujours tapie dans l'ombre... C'est un combat de chaque jour ^^ D'ailleurs, elle vient de me faire un sale coup... Rien de grave, mais je crois que c'est sa vengeance pour "Ludivine"...
[je ne donne pas les dates et les références exactes, mais je les tiens à la disposition de tous mes lecteurs qui voudront m'en faire la demande.]

J'ai oublié le "coup" dont il était question (ce qui montre assez qu'il n'était pas grave du tout), mais il faut croire que la Providence n'avait pas dit son dernier mot, alors.

Dans ce conditions, comment ne pas voir mon rêve comme un pied de nez de la Providence ? Comme une façon pour elle de dire :
Tu crois que je me suis vengée pour "Ludivine" ? Tu veux jouer ? Tu veux te battre avec moi ? Alors regarde ton moleskine une dernière fois et abracadabra ! Moi, je joue.
J'admire même le jeu de mots que mes lecteurs latinistes auront perçu : Ludo, je joue. En somme, on pourrait comprendre la phrase du rêve comme : "Tu veux jouer ? Moi je joue !". Mais dans avec une adresse subtile, la Providence a su y ajouter une référence à "Ludivine" ; le fait qu'elle s'adresse à moi en latin, n'est pas complètement neutre non plus...

Bien plus, j'ai appris par la suite que quelqu'un avec qui j'ai été en contact naguère et qui a quelque peu à voir avec l'histoire de "Ludivine" a également perdu deux choses, les deux mêmes jours. Non seulement il y a cette coïncidence, mais par surcroît, il y a comme une symétrie troublante : les choses qu'elle a perdues (je suis navré d'être aussi abscons, mais autant je suis enclin à bavarder sur ma vie privée, autant je me fais un devoir de préserver celle des autres) sont importantes, celles que j'ai perdues ne le sont pas ; mais la perte pour elle est toute provisoire, quand elle est définitive pour moi. Enfin, cette personne est beaucoup plus jeune que moi (ce n'est pas difficile) et ce qu'elle a perdu était des choses qui, à certains égards, la faisaient entrer dans le monde des adultes, de mon côté les objets perdus me maintenaient dans le monde de l'adolescence (qu'y a-t-il de plus adolescent qu'un téléphone portable ou un carnet pour écrire des poèmes ?).

Un dernier élément qui permettra au lecteur de prendre conscience de la captieuse perfidie de la Providence : mon billet "Ludivine" est illustré par une photo de mon moleskine, justement (celle que je mets ici même à nouveau). Moins probant (parce que je laisse au lecteur la liberté de croire que ce n'est pas une coïncidence), le deuxième texte est illustré par une représentation d'Epictète et porte en épigraphe une citation du Manuel.

Je ne donne pas de sens particulier à tous ces détails, mais j'y vois autant de clins d'oeil de la Providence, comme quand, dans un film policier, le méchant donne un coup de téléphone anonyme au gentil en lui disant : "On sait où tu habites".

Mais c'est toujours le gentil qui gagne à la fin...

mercredi 23 septembre 2009

Des vers et des étoiles

Depuis quelques mois, je suis enclin à accorder une attention toute particulière à l'évocation des étoiles. Cela tient, à n'en pas douter, au hasard des rencontres, et comme ces chansons qui font immanquablement penser à quelqu'un, même si on n'a plus aucun lien avec cette personne, toutes les fois où j'entends parler d'étoile, je ressens une émotion, même si cette émotion n'est plus liée à ce qui la provoquait initialement. Bien sûr, l'image de l'étoile est surabondante dans la littérature (et la chanson) et je ne vais pas me lancer dans un recensement exhaustif de toutes ses occurrences. Toutefois, il est un rapprochement qui m'est particulièrement cher, c'est celui du ver de terre et de l'étoile. Bien sûr, cela évoque inévitablement la lettre de Ruy Blas :

" madame, sous vos pieds, dans l’ombre, un homme est là
qui vous aime, perdu dans la nuit qui le voile ;
qui souffre, ver de terre amoureux d’une étoile ;
qui pour vous donnera son âme, s’il le faut ;
et qui se meurt en bas quand vous brillez en haut. "
(Victor Hugo, Ruy Blas, Acte II, sc. 2)
Pourtant, lorsqu'il m'est arrivé, assez maladroitement au demeurant, d'utiliser cette image, ce n'est pas ce vers (ou ce ver !) que j'avais en tête ; c'était plutôt la chanson que Jacques Larue a écrite sur un air de Charlie Chaplin, et qui était chantée par André Claveau, "Deux petits chaussons" :

"Écoutez cet air
C'est l'histoire banale
De ce ver de terre
Amoureux d'une étoile
Histoire d'enfant
Qui souvent fait pleurer
Les grands"
Ecouter sur Deezer

Depuis, j'ai lu une citation d'Yvan Audouard qui, plus encore que les autres, fait vibrer une corde dans mon coeur :
Les vers de terre s'enfoncent dans le sol pour ne pas tomber amoureux
des étoiles.
(merci à Francis Baux pour cette belle citation)

Surtout, il y a une chanson que j'écoute plusieurs fois par jour. Chaque année, au début de l'été, j'ai la même envie : je mets mon panama sur ma tête, je coupe un puro (pas toujours cubain, car, pour une raison étrange, le Honduras ou Saint Domingue me semblent plus exotiques) et je me mets à écouter de la musique "latina". J'ai ainsi passé l'été 2008 avec Compay Segundo en boucle sur mon autoradio. Cette année, j'ai eu envie de tango, sans doute parce que j'avais Borges dans la tête au moment de ce choix et c'est donc à Carlos Gardel qu'est échue la tâche immense d'accompagner mes nombreuses heures au volant et d'alimenter mes rêveries. Et il faut reconnaître qu'il s'est merveilleusement acquitté de cette tâche !

Je l'avoue, il est un peu malhonnête de mettre ce texte avec ceux qui parlent de vers de terre et d'étoiles. Mais après tout, j'ai assez souvent regretté des traductions approximatives pour me permettre de profiter de ces approximations quand ça me fait plaisir... Ici, il ne s'agit pas d'un ver de terre, mais d'un ver luisant... Mais qu'importe !

Je dis que j'écoute cette chanson plusieurs fois par jour et ce n'est pas exagéré du tout. Il m'arrive de l'écouter 30 fois dans la journée et je suis étonné de tous les rêves qu'elle suscite en moi. J'entends une jeune fille parler d'un morceau de feu d'artifice qu'elle a trouvé dans ses cheveux après un spectacle et c'est aussitôt le ver luisant curieux qui me vient à l'esprit. J'entends quelqu'un dire qu'il regrette le rire d'une de ses amies et voici "el amparo de tu risa leve que es como un cantar". Que dire des étoiles jalouses ? Et j'ai si souvent pensé "Como rie la vida si tus ojos negros me quieren mirar" ! Je partage avec vous cette chanson, qui pourra rebuter par son côté très classique, mais que je tiens pour un puits inépuisable de poésie.

Je n'ai pas trouvé de traduction française de ce texte. J'ai donc traduit moi-même, en m'aidant d'une traduction anglaise d'Alberto Paz. Cette traduction n'a aucune prétention, je n'ai que des souvenirs scolaires fort vagues de la langue espagnole et il faut plus voir ma "traduction" comme une liste de vocabulaire que comme une véritable traduction.

"Acaricia mi ensueño
el suave murmullo de tu suspirar.
Como rie la vida
si tus ojos negros me quieren mirar.
Y si es mio el amparo
de tu risa leve
que es como un cantar,
ella aquieta mi herida,
todo todo se olvida.

El día que me quieras
la rosa que engalana,
se vestirá de fiesta
con su mejor color.
Y al viento las campanas
dirán que ya eres mía,
y locas las fontanas
se contaran su amor.

La noche que me quieras
desde el azul del cielo,
las estrellas celosas
nos mirarán pasar.
Y un rayo misterioso
hara nido en tu pelo,
luciernaga curiosa que veras
que eres mi consuelo.

El día que me quieras
no habra más que armonía.
Será clara la aurora
y alegre el manantial.
Traerá quieta la brisa
rumor de melodía.
Y nos daran las fuentes
su canto de cristal.

El día que me quieras
endulzara sus cuerdas
el pajaro cantor.
Florecerá la vida
no existira el dolor

La noche que me quieras
desde el azul del cielo,
las estrellas celosas
nos mirarán pasar.
Y un rayo misterios
hará nido en tu pelo.
Luciernaga curiosa que veras
que eres mi consuelo."

("El día que me quieras", paroles d'Alfredo Lepera)
(Il caresse mon rêve, le doux murmure de tes soupirs.
Comme la vie rit, si tes yeux noirs veulent me regarder.
Et si l'abri de ton rire léger, semblable à un chant, est à moi, il apaise ma blessure ; tout, tout est oublié

Le jour où tu m'aimeras, le décor de roses se vêtira pour la fête avec sa plus belle couleur.
Et dans le vent les cloches diront que tu es à moi, et folles les fontaines se parleront d'amour.

La nuit où tu m'aimeras, depuis le bleu du ciel, les étoiles jalouses nous regarderont passer.
Et un rayon mystérieux fera son nid dans tes cheveux, ver luisant curieux qui verra que tu es ma consolation.

Le jour où tu m'aimeras, il n'y aura rien de plus que de l'harmonie.
L'aurore sera claire et la source joyeuse.
La brise portera tranquille une rumeur de mélodie.
Et les fontaines nous donneront leur chant de cristal.

Le jour où tu m'aimeras, l'oiseau chanteur adoucira ses cordes.
La vie fleurira, la douleur n'existera pas.

La nuit où tu m'aimeras, depuis le bleu du ciel, les étoiles jalouses nous regarderont passer.
Et un rayon mystérieux fera son nid dans tes cheveux, ver luisant curieux qui verra que tu es ma consolation.)
Ecouter l'interprétation de Carlos Gardel

Illustration : photo de Nick Ares

mercredi 16 septembre 2009

Troisième tableau : Illusions et aveuglement


Puisque je ne recule devant aucun sacrifice pour complaire à mes lecteurs...

Troisième tableau : Illusions et aveuglements

"Sed quonam lateat quod cupiunt bonum
nescire caeci sustinent
et quod stelliferum transabiit polum
tellure demersi petunt"
(Boèce, Consolation de Philosophie, III, m. 8, 15-18)

Nous venions de sortir du lycée. Comme tous les vendredis, nous n'avions pas cours l'après-midi et le père de Naïa venait nous chercher à midi. Nous attendions sur le trottoir, devant le Carmel, comme d'habitude. Veta et Ludivine étaient avec nous et nous devisions gaiement, de choses et d'autres. Il faisait un soleil magnifique et l'après-midi s'annonçait exquis, surtout que j'allais le passer avec Parmenas dont j'avais été séparée pendant si longtemps ; nous irions peut-être à la piscine, chez ma tante, ou alors, nous choisirions peut-être de rester ainsi, enlacés dans ma chambre, jusqu'à la nuit. Aucun choix n'était fait et toutes les possibilités étaient ouvertes, chacune débordant de promesses de bonheur.

J'étais en train de parler d'un événement de la matinée, lorsque Naïa m'interrompit d'un coup de coude, en me désignant un vieil homme qui passait sur le trottoir d'en face. "Tu ne trouves pas qu'on dirait M. ?", me demanda-t-elle, distraitement amusée. Il n'y avait aucun doute, il s'agissait bien de M., que nous avions fréquenté, quelques années auparavant dans certains lieux interlopes. Je me sentis rougir, ou blêmir, je ne saurais le dire. Ce que Naïa ne savait pas, c'était que M. était aussi un mystérieux inconnu qui m'avait accablée d'une cour sans fin au téléphone et qui désormais la harcelait... J'étais parvenue, non sans peine, à percer son masque et à lui faire avouer que je l'avais bien reconnu, mais j'avais dû jurer de ne révéler son identité à personne.

J'essayai de cacher mon trouble de mon mieux, mais j'étais terrifiée à l'idée que Naïa pût me proposer d'aller lui parler. Nous n'avions aucune raison de le faire, nous n'avions jamais été proches de lui au point de l'interpeller dans la rue et les années n'avaient rien arrangé à cela ; en outre, ses cheveux hirsutes et son regard fuyant n'incitaient guère à la familiarité avec lui. Mais Naïa a parfois des spasmes de folie, c'est d'ailleurs un des aspects de sa personnalité qui la rendent si touchante ! Que lui dirais-je si elle voulait que nous l'abordions ? J'étais face à un dilemme cuisant : devrais-je me parjurer pour informer Naïa de la véritable nature de celui qui lui téléphonait et ainsi la préserver du monstre dans les griffes duquel elle se serait jetée ? Ou devrais-je feindre l'indifférence et me comporter comme si cet homme n'était vraiment que M. ?

Elle fit un pas dans sa direction et je m'écriai : "Non, Naïa ! Attends !" Mais elle avait continué sa progression et se retourna brusquement vers moi, en entendant mon cri. Elle paraissait stupéfaite, tout comme Veta et Ludivine, de ma réticence soudaine à monter dans la voiture de son père dont elle avait déjà ouvert la portière et que j'empruntais régulièrement.

Illustration : photographie sous licence Creative Commons de gadl