lundi 24 juin 2013

Pour le 24 juin : un hommage que je ne peux pas ne pas rendre


Aujourd'hui, nous fêtons le 171ème anniversaire de la naissance d'Ambrose Bierce et cet auteur est tellement important pour moi (tous ceux que j'ai importunés avec le fameux héritage Gilson peuvent en témoigner !) que je ne puis pas ne pas citer intégralement ici une de ses nouvelles (comme d'habitude, je donne la version anglaise après la traduction).






UN INCIDENT AU PONT D’OWL-CREEK
Ambrose Bierce

I

Ceci se passait dans le nord de l’Alabama. Un homme était debout sur un pont de chemin de fer, les yeux baissés vers l’eau rapide qui coulait à vingt pieds sous lui. Il avait les mains derrière le dos, les poignets liés par une cordelette. Une corde encerclait étroitement son cou. Elle était attachée à une forte poutre transversale au-dessus de sa tête et retombait jusqu’au niveau de ses genoux. Quelques planches jetées sur les traverses soutenant les rails supportaient l’homme et ses exécuteurs — deux soldats de l’armée fédérale dirigés par un sergent qui, dans la vie civile, avait dû être shériff-adjoint. À peu de distance et sur la même plateforme se tenait un officier en grande tenue, armé. C’était un capitaine. Une sentinelle se dressait à chacune des extrémités du pont, l’arme au bras, c’est-à-dire le fusil maintenu verticalement devant l’épaule gauche, la gâchette sur l’avant-bras barrant la poitrine, — position de parade qui oblige le corps à se tenir raide. Il ne paraissait pas qu’il entrât dans les attributions de ces hommes de s’inquiéter de ce qui se passait au centre du pont ; ils étaient simplement chargés d’interdire l’accès de la passerelle qui le traversait.
Passé l’une de ces sentinelles, on n’apercevait personne ; on voyait le chemin de fer filer tout droit, s’enfoncer dans une forêt sur une distance d’environ cent yards, puis, s’incurvant à cet endroit, disparaître à la vue. Sans doute y avait-il plus loin un poste avancé. L’autre rive du cours d’eau était en terrain découvert — une pente douce surmontée d’une palissade de troncs d’arbres verticaux, percée de meurtrières pour les tireurs avec une embrasure par laquelle sortait la gueule d’un canon de bronze commandant le pont. À mi-chemin sur la pente entre le pont et le fortin se tenaient les spectateurs — une compagnie d’infanterie en rang, au « repos de parade », les crosses des fusils posées sur le sol, les canons légèrement inclinés en arrière contre l’épaule droite, les mains croisées sur la monture. Un lieutenant était debout à la droite de la compagnie, la pointe de son épée piquée en terre, les mains à plat sur le pommeau. À l’exception du groupe des quatre hommes au centre du pont, personne ne bougeait. La compagnie faisait face au pont, les yeux figés, immobile. On aurait pu prendre les sentinelles, tournées vers les rives, pour des statues destinées à orner le pont. Le capitaine se dressait, les bras croisés, silencieux, surveillant ses subordonnés, mais sans faire un geste. La mort est un personnage de marque : lorsqu’elle arrive précédée d’un annonciateur, il faut qu’elle soit reçue avec des marques de respect cérémonieux, même par ses familiers. Dans le code de l’étiquette militaire, le silence et l’immobilité sont des formes de déférence.
L’homme qu’on s’occupait à pendre paraissait avoir trente-cinq ans. C’était un civil, à en juger par son costume, qui était celui d’un planteur. Ses traits étaient beaux — le nez droit, la bouche ferme, le front large et découvert, car ses cheveux longs et bruns étaient rejetés en arrière et retombaient sur le col d’une redingote bien ajustée. Il portait la moustache et l’impériale ; ses yeux, grands et d’un gris foncé, avaient une expression de bonté assez inattendue chez un homme dont le cou se cravatait de chanvre. Évidemment il ne s’agissait pas d’un vulgaire assassin. Dans sa libéralité, le code militaire pourvoit à la pendaison d’une grande variété de personnes dont les gentlemen ne sont pas exclus.
Leurs préparatifs terminés, les deux soldats s’écartèrent et chacun retira la planche sur laquelle il s’était tenu. Le sergent se tourna vers le capitaine, salua et se plaça derrière l’officier qui, à son tour, s’écarta d’un pas. Ces mouvements laissèrent le condamné et le sergent debout aux extrémités opposées de la même planche qui reposait sur trois des traverses du pont. Le bout sur lequel se tenait le condamné atteignait presque une quatrième traverse. Cette planche avait été maintenue en place par le poids du capitaine ; elle l’était à présent par celui du sergent. Sur un signe du premier, l’autre allait faire un pas de côté, la planche basculerait et l’homme tomberait entre deux traverses. Ces dispositions étaient parlantes, même pour la victime. Son visage n’avait pas été voilé ni ses yeux bandés. Il abaissa un moment son regard vers son « support précaire », puis le laissa errer sur l’eau tourbillonnant sous ses pieds. Un bout de bois qui dansait à la surface attira son attention et ses yeux le suivirent au fil du courant. Comme il allait lentement ! Que cette rivière était paresseuse !
Il ferma les yeux afin de concentrer ses dernières pensées sur sa femme et sur ses enfants. L’eau, muée en or par la magie du soleil matinal, la brume mélancolique traînant sur le rivage, le fort, les soldats, la planche à la dérive, tout cela avait détourné son attention. Mais soudain il éprouva une nouvelle sensation. Frappant à travers le souvenir de ceux qui lui étaient chers, c’était un son dont il ne pouvait se délivrer, ni comprendre l’origine, une percussion aiguë, nette, métallique comme les coups de marteau sur l’enclume : ce bruit en avait exactement les vibrations. Qu’était cela ? Était-ce incommensurablement éloigné ou tout proche ? On aurait dit l’un et l’autre. Les résonnances en étaient régulières, mais aussi lentes qu’un glas d’agonie. Il attendait chaque nouveau son avec impatience et — il ne savait pourquoi — avec appréhension. Les intervalles de silence devinrent progressivement plus longs jusqu’à l’affoler. Mais, tout en s’espaçant, les sons augmentaient en force et en acuité. Ils blessaient son oreille comme des coups de couteau. L’homme eut peur de ne pouvoir s’empêcher de crier. Ce qu’il entendait, c’était le tic-tac de sa montre.
Il ouvrit les yeux et revit l’eau au-dessous de lui. « Si seulement je pouvais libérer mes mains, pensa-t-il, je me débarrasserais du nœud coulant et je sauterais dans l’eau. En plongeant, j’esquiverais peut-être les balles et, en nageant vigoureusement, j’atteindrais la rive pour me jeter dans les bois et m’enfuir jusque chez moi. Ma maison, grâce à Dieu, est toujours en dehors de leurs lignes ; ma femme et mes enfants ne se trouvent pas encore au pouvoir des envahisseurs. »
Comme ces pensées qui doivent ici être traduites par des mots passaient en éclairs dans le cerveau du condamné plutôt qu’elles ne s’y formaient, le capitaine fit un signe de tête au sergent. Le sergent s’écarta d’un pas.

II


Peyton Farquhar était un planteur fortuné, d’une famille de l’Alabama, ancienne et hautement respectée. Propriétaire d’esclaves et, comme tel, politicien, il s’était naturellement trouvé sécessionniste du premier jour etardemment dévoué à la cause du Sud. Certaines circonstances lui avaient formellement interdit de s’enrôler dans cette armée, vaillante mais malheureuse, dont la campagne s’était terminée par la chute de Corinthe et il s’irritait de cette entrave inglorieuse, souhaitant ardemment de pouvoir libérer ses énergies, de trouver l’occasion de se distinguer dans la vie plus large du soldat. Cette occasion, il le sentait, devait se présenter, comme elle se présente à tous en temps de guerre. En attendant, il faisait tout ce qu’il pouvait. Aucune mission n’était trop humble pour qu’il ne l’acceptât, s’il pouvait par là aider le Sud, aucune aventure trop périlleuse pour qu’il ne s’y lançât, si elle était compatible avec la dignité d’un civil qui était soldat de cœur et qui, candidement et sans y regarder de trop près, appliquait le proverbe un peu facile que tout est permis en amour et en guerre.
Un soir que Farquhar et sa femme étaient assis sur un banc rustique près de l’entrée de leur propriété, un cavalier tout poudreux portant l’uniforme gris, s’approcha de la grille et demanda à boire. Mrs. Farquhar se leva pour le servir elle-même. Pendant qu’elle allait chercher l’eau, son mari s’enquit avec avidité des nouvelles du front.
— Les Yanks sont en train de réparer les chemins de fer, dit l’homme, et se préparent à une nouvelle marche en avant. Ils ont atteint le pont d’Owl-Creek, l’ont remis en état et ont construit une palissade sur la rive nord. Le commandant a lancé un avis, qui est affiché partout, pour faire savoir que tout civil surpris à détériorer le chemin de fer, les ponts, les tunnels ou les trains, sera pendu sans jugement. J’ai vu l’avis.
— À quelle distance se trouve le pont d’Owl-Creek ?
— À une trentaine de milles. 
— N’y a-t-il aucun corps de troupes de ce côté-ci de la crique ?
— Seulement un piquet posté à un demi-mille plus loin, sur le chemin de fer, et une seule sentinelle au bout du pont, de notre côté.
— Supposez qu’un homme — un civil, candidat à la potence, réussisse à éviter le petit poste et — qui sait — à se débarrasser de la sentinelle, dit Farquhar en souriant. Que pourrait-il accomplir ?
Le soldat réfléchissait.
— J’étais là il y a un mois, répondit-il. J’ai remarqué que les inondations de l’hiver dernier avaient déposé une grande quantité de bois flottant contre la pile de ce côté du pont, qui est également en bois. Il est sec à présent et brûlerait comme de l’étoupe.
La dame avait apporté de l’eau. Le soldat but. Il remercia cérémonieusement, s’inclina devant le mari et s’éloigna. Une heure après, la nuit tombée, il repassa devant la plantation, galopant vers le nord, dans la direction même d’où il était venu. C’était un espion fédéral.

III


Précipité à travers l’armature du pont, Peyton Farquhar perdit connaissance et fut comme s’il était déjà mort. Il sortit de cet état — après des siècles, lui sembla-t-il — par le fait de la souffrance que lui infligeait une pression violente sur la gorge, immédiatement suivie par une sensation d’étouffement. De vives, de poignantes douleurs semblaient fulgurer de son cou, de haut en bas, le long de toutes les fibres de son corps. Ces douleurs paraissaient jaillir comme de la lumière le long de ramifications bien définies et battre comme un pouls, périodiquement, avec une rapidité inouïe. On aurait dit des courants de flammes palpitantes. Il n’était conscient de rien, si ce n’est d’une sensation de plénitude allant jusqu’à la congestion. Aucune de ces sensations n’était accompagnée de pensée, La partie intellectuelle de son être était déjà annihilée ; il ne lui restait que la faculté de sentir, et sentir était un tourment. Il se rendait compte qu’il remuait. Enfermé dans un lumineux nuage, dont il n’était que le cœur enflammé, sans substance matérielle, il se balançait suivant des arcs d’oscillation inconcevables, comme un vaste pendule. Puis tout à coup, avec une soudaineté terrible, la lumière qui l’enveloppait fut projetée en l’air avec le bruit que fait un gros jaillissement d’eau ; un rugissement terrifiant remplit ses oreilles et tout devint noir et froid. La faculté de penser lui fut rendue : il comprit que la corde s’était rompue et qu’il était tombé dans l’eau. La sensation de strangulation ne s’était pas aggravée ; le nœud coulant serré autour de son cou le suffoquait et empêchait l’eau de pénétrer dans ses poumons. Mourir par pendaison au fond d’une rivière — l’idée lui sembla plaisante. Il ouvrit les yeux dans l’obscurité et vit au-dessus de lui un rayon de lumière, mais combien distant, combien inaccessible. Il continuait à descendre, car la lumière devenait de plus en plus faible, jusqu’à n’être plus à peine qu’une lueur. Puis, elle commença à croître et à s’aviver, et il comprit qu’il remontait vers la surface — il le comprit avec répugnance, car il se sentait très bien. « Être pendu et noyé, pensa-t-il, cela n’est point si mal ; mais je ne souhaite pas d’être fusillé par surcroît. Non ; je ne veux, point être fusillé : cela n’est pas de jeu. »
Il ne se rendait pas compte qu’il accomplissait un effort, mais une vive douleur aux poignets l’avertit qu’il cherchait à dégager ses mains. Il prêta à cette lutte son attention, en quelque sorte avec un intérêt d’amateur, comme un badaud observe les tours d’un acrobate. Quel splendide effort I Quelle force magnifique et presque surhumaine ! Ah ! voilà du beau travail ! Bravo ! Les liens se relâchent ; ses bras s’écartent et flottent au-dessus de sa tête ; il aperçoit. vaguement ses mains de chaque côté dans la lumière grandissante. Il les regarde avec curiosité tandis que l’une après l’autre elles s’agrippent à son col sur le nœud coulant. Elles l’arrachent et le rejettent furieusement, et il semble onduler comme un serpent d’eau. « Remettez-le en place ! Remettez-le en place. » Il lui parut qu’il criait cela à ses mains, car à la suppression de son carcan avaient succédé les affres les plus horribles qu’il eût encore ressenties. Son cou lui faisait atrocement mal ; son cerveau était en feu ; son cœur, qui ne palpitait que faiblement, fit un grand bond, comme s’il cherchait à s’échapper de sa gorge. Son corps entier était torturé et tordu par une angoisse insupportable. Mais ses désobéissantes mains ne prêtaient aucune attention à ses ordres. Elles battaient l’eau vigoureusement, à coups rapides, se dirigeant vers le bas, le forçant à gagner la surface. Il sentit sa tête émerger ; ses yeux furent aveuglés par la lumière du soleil ; sa poitrine se dilata convulsivement et avec un suprême spasme d’agonie, ses poumons engouffrèrent un grand trait d’air qu’instantanément il rejeta dans un grand cri.
Il se trouvait à présent en pleine possession de ses facultés physiques. Elles étaient, en vérité, surnaturellement avivées et alertes. Quelque chose dans la terrible perturbation de son organisme les avait exaltées et affinées à un tel point qu’elles enregistraient des détails de choses qu’auparavant il n’aurait jamais aperçus. Il sentait les rides de l’eau sur son visage et entendait les sons qu’elles produisaient en le frappant l’une après l’autre. Il tourna les yeux vers la forêt, distingua chacun de ses arbres, les feuilles et les veinules de chaque feuille ; y aperçut même des insectes, des sauterelles, des mouches aux corps brillants, de grises araignées tendant leurs toiles de rameau à rameau. Il nota les couleurs prismatiques de toutes les gouttes de rosée sur un million de brins d’herbe. Le bourdonnement des moucherons qui dansaient au-dessus des remous du courant, le frémissement des ailes des libellules, les battements des pattes des araignées d’eau, pareilles à des avirons — tout cela formait une musique qu’il percevait. Un poisson glissa sous ses yeux et il entendit l’élan de son corps divisant l’eau.
Il était venu à la surface, tourné dans le sens du courant ; en un instant, le monde visible parut virer lentement, lui-même servant de pivot au mouvement, et il vit le pont, le fort, les soldats sur le pont, le capitaine, le sergent, ses deux bourreaux. Ils se silhouettaient sur le ciel bleu. Ils criaient et gesticulaient, le montrant du doigt. Le capitaine avait préparé son pistolet, mais il ne tira pas : les autres étaient sans armes. Leurs mouvements semblaient grotesques et en même temps horribles, leurs formes gigantesques.
Tout à coup il entendit une violente détonation et quelque chose frappa rudement l’eau à quelques pouces de sa tête, lui éclaboussant le visage de poussière d’eau. Il entendit une deuxième explosion et vit une des sentinelles, le fusil à l’épaule, un léger nuage s’élevant au bout. L’homme dans l’eau vit l’œil de l’homme sur le pont fixant le sien à travers la hausse du fusil. Il observa que cet œil était gris et se rappela avoir lu que les yeux gris étaient les plus perçants et que tous les tireurs célèbres avaient les yeux de cette couleur. Pourtant, celui-ci l’avait manqué.
Un contre-tourbillon avait saisi Farquhar et lui avait fait faire un demi-tour ; il regardait à nouveau la forêt sur la rive opposée au fort. Une voix claire et qui psalmodiait s’éleva derrière lui et franchit l’eau avec une netteté qui dominait tous les autres sons, même le battement des vaguelettes dans ses oreilles. Bien qu’il ne fût pas militaire, il avait suffisamment fréquenté les camps pour connaître la signification redoutable de ce chantonnement ; le lieutenant posté sur la rive venait prendre part aux travaux de la matinée. Avec quelle froideur — avec quelle intonation impitoyable et calme, imposant le flegme à ses hommes — tombèrent ces mots cruels à intervalles exactement mesurés : 
— Garde… à vous… Apprêtez… armes En joue… Feu…
Farquhar plongea — plongea aussi profondément qu’il le put. L’eau mugit à ses oreilles comme la voix du Niagara, et cependant il entendit le tonnerre assourdi de la décharge et, s’élevant de nouveau vers la surface, il rencontra des morceaux de métal brillants, singulièrement aplatis, oscillant lentement dans leur descente. Plusieurs d’entre eux touchèrent son visage et ses mains, puis glissèrent, continuant leur chute. L’un se logea entre son col et sa peau ; comme il le brûlait, il l’arracha.
En s’élevant de nouveau à la surface, la bouche ouverte pour respirer, il vit qu’il était resté longtemps en plongée ; il était perceptiblement plus loin dans le courant et plus près du salut. Les soldats avaient presque fini de recharger leurs armes ; les baguettes de métal brillèrent toutes à la fois dans le soleil lorsqu’elles furent retirées des canons des fusils, retournées en l’air et enfoncées dans leurs douilles. Les deux sentinelles tirèrent encore une fois, séparément et sans résultat.
L’homme aux abois vit tout cela par-dessus son épaule ; il nageait à présent avec vigueur dans le sens du courant. Son cerveau était aussi fort que ses bras et ses jambes ; il pensait avec la rapidité de l’éclair.
— L’officier, raisonna-t-il, ne commettra pas une deuxième fois cette erreur de blanc-bec. Il n’est pas plus difficile d’éviter un seul coup de feu qu’une décharge. Il a probablement donné l’ordre à présent, de tirer à volonté. Que Dieu m’aide, je ne puis les éviter tous !
Un éclaboussement jaillit à deux yards de lui, suivi par un son violent, tumultueux, décroissant, qui parut retourner au fort et y mourir dans une explosion dont la rivière elle-même fut agitée dans ses profondeurs. Une nappe d’eau jaillit, se recourbant sur lui, tomba sur lui, l’aveugla, l’étouffa. Le canon s’était mis de la partie. Comme le fugitif secouait sa tête après la commotion, il entendit le boulet chanter en ricochant en avant de lui et puis — au loin — fracasser les branches dans la forêt.
« Ils ne recommenceront pas, pensa-t-il ; la prochaine fois ils tireront à mitraille. Il faut que j’aie l’œil sur le canon ; la fumée m’avertira — la détonation arrive trop tard ; elle traîne derrière le projectile. C’est un bon canon. »
Soudain, il se sentit tourner, tourner en rond, tourner comme une toupie. L’eau, les rives, les forêts, le pont, le fort, les hommes — maintenant éloignés — tout se mêlait et s’estompait. Les objets n’étaient plus représentés que par leurs couleurs ; des raies horizontales de couleur — voilà tout ce qu’il voyait. Il avait été pris dans un remous qui le faisait avancer en tournoyant dans une giration qui lui donnait le vertige et le rendait affreusement malade. Quelques instants plus tard, il était projeté sur le gravier au pied de la rive sud du cours d’eau, derrière un promontoire qui le cachait à ses bourreaux. Le brusque arrêt de mouvement, les écorchures d’une de ses mains sur les cailloux, lui rendirent les sens et il pleura de joie. Il plongea ses mains dans le sable, en jeta sur lui-même à poignées et il bénissait ce sable à voix haute. Il lui semblait composé de diamants, de rubis, d’émeraudes ; il n’imaginait rien de plus beau. Les arbres de la forêt lui apparaissaient comme de gigantesques plantes de jardin ; il crut remarquer un ordre défini dans leur alignement, il aspira leur parfum. Une étrange lumière rosée luisait dans les intervalles des troncs et le vent faisait dans les branches une musique de harpes éoliennes. Il n’avait plus aucun désir de continuer sa fuite ; il demeurerait dans ce coin enchanté, jusqu’à ce qu’on le reprît.
Un sifflement, un râle de mitraille dans les hautes branches au-dessus de sa tête, le tirèrent de son rêve. Déconcerté, le canonnier lui jetait un adieu au jugé. Il bondit sur ses pieds, gravit l’escarpement et plongea dans la forêt.
Toute la journée il voyagea, se guidant dans sa course sur l’arc de cercle que traçait le soleil. La forêt paraissait interminable ; il n’y découvrit aucune clairière, pas même un sentier de bûcheron. Il s’étonnait d’avoir vécu dans une région aussi sauvage. Il y avait quelque chose de sinistre dans cette révélation.
Au soir, il était fatigué, affamé. Il avait les pieds en sang. Le souvenir de sa femme et de ses enfants aiguillonna sa lassitude. Enfin il rencontra une route : elle allait le conduire dans la bonne direction, il le savait. Cette route était large et droite comme une rue citadine, et pourtant il semblait que nul n’y voyageât jamais. Aucun champ ne la bordait, aucune habitation. Nul aboiement de chien qui suggérât la présence d’une demeure humaine. Les troncs noirs des arbres formaient une paroi rigide des deux côtés, se terminant en pointe à l’horizon, comme un diagramme de perspective. Au-dessus de sa tête brillaient de grandes étoiles d’or d’un aspect inconnu, groupées en d’étranges constellations. Il était persuadé qu’elles étaient disposées dans un ordre qui avait une secrète et maligne signification. La forêt était pleine de bruits singuliers, parmi lesquels — une fois, deux fois, plusieurs fois — il entendit des murmures proférés dans une langue inconnue.
Son cou lui faisait mal et, y portant la main, il le trouva horriblement enflé. Il devinait un cercle noir à l’endroit où la corde l’avait meurtri. Il se sentait les yeux congestionnés ; il ne pouvait plus les fermer. Sa langue était gonflée par la soif ; il en soulagea la fièvre en la projetant hors de sa bouche dans l’air froid. Quel doux tapis de gazon dans cette avenue inexplorée. Il ne sentait plus la route sous ses pieds.
Sans doute, malgré sa souffrance, s’était-il endormi tout en marchant, car à présent il assiste à une scène inattendue. Peut-être a-t-il eu simplement le délire. Il se tient devant la grille de sa maison. Tout est là comme il l’avait laissé. Tout brille dans la lumière du matin. Il doit avoir voyagé toute la nuit. Comme il pousse le battant de la grille et entre dans la large allée blanche, il aperçoit un frémissement de vêtements féminins ; sa femme, douce et fraîche, à l’aspect reposé, descend de la vérandah et vient à sa rencontre. Au pied des marches elle l’attend, avec un sourire de joie ineffable, dans une attitude inégalable de grâce et de noblesse. Comme elle est belle ! Il s’élance vers elle, les bras ouverts. Il va l’étreindre ! Alors il reçoit un choc étourdissant sur la nuque ; une aveuglante lumière blanche flamboie autour de lui. Un bruit éclate, pareil à un coup de canon. Puis tout devient obscurité et silence.
Peyton Farquhar était mort ; son corps, le cou rompu se balançait doucement sous les poutres du pont d’Owl-Creek.

(Trad. v. m. llona)

(Version anglaise :


An Occurrence at Owl Creek Bridge


Chapter I
A man stood upon a railroad bridge in northern Alabama, looking down into the swift water twenty feet below. The man's hands were behind his back, the wrists bound with a cord. A rope closely encircled his neck. It was attached to a stout cross-timber above his head and the slack fell to the level of his knees. Some loose boards laid upon the ties supporting the rails of the railway supplied a footing for him and his executioners -- two private soldiers of the Federal army, directed by a sergeant who in civil life may have been a deputy sheriff. At a short remove upon the same temporary platform was an officer in the uniform of his rank, armed. He was a captain. A sentinel at each end of the bridge stood with his rifle in the position known as "support," that is to say, vertical in front of the left shoulder, the hammer resting on the forearm thrown straight across the chest -- a formal and unnatural position, enforcing an erect carriage of the body. It did not appear to be the duty of these two men to know what was occurring at the center of the bridge; they merely blockaded the two ends of the foot planking that traversed it.
Beyond one of the sentinels nobody was in sight; the railroad ran straight away into a forest for a hundred yards, then, curving, was lost to view. Doubtless there was an outpost farther along. The other bank of the stream was open ground -- a gentle slope topped with a stockade of vertical tree trunks, loopholed for rifles, with a single embrasure through which protruded the muzzle of a brass cannon commanding the bridge. Midway up the slope between the bridge and fort were the spectators -- a single company of infantry in line, at "parade rest," the butts of their rifles on the ground, the barrels inclining slightly backward against the right shoulder, the hands crossed upon the stock. A lieutenant stood at the right of the line, the point of his sword upon the ground, his left hand resting upon his right. Excepting the group of four at the center of the bridge, not a man moved. The company faced the bridge, staring stonily, motionless. The sentinels, facing the banks of the stream, might have been statues to adorn the bridge. The captain stood with folded arms, silent, observing the work of his subordinates, but making no sign. Death is a dignitary who when he comes announced is to be received with formal manifestations of respect, even by those most familiar with him. In the code of military etiquette silence and fixity are forms of deference.
The man who was engaged in being hanged was apparently about thirty-five years of age. He was a civilian, if one might judge from his habit, which was that of a planter. His features were good -- a straight nose, firm mouth, broad forehead, from which his long, dark hair was combed straight back, falling behind his ears to the collar of his well fitting frock coat. He wore a moustache and pointed beard, but no whiskers; his eyes were large and dark gray, and had a kindly expression which one would hardly have expected in one whose neck was in the hemp. Evidently this was no vulgar assassin. The liberal military code makes provision for hanging many kinds of persons, and gentlemen are not excluded.
The preparations being complete, the two private soldiers stepped aside and each drew away the plank upon which he had been standing. The sergeant turned to the captain, saluted and placed himself immediately behind that officer, who in turn moved apart one pace. These movements left the condemned man and the sergeant standing on the two ends of the same plank, which spanned three of the cross-ties of the bridge. The end upon which the civilian stood almost, but not quite, reached a fourth. This plank had been held in place by the weight of the captain; it was now held by that of the sergeant. At a signal from the former the latter would step aside, the plank would tilt and the condemned man go down between two ties. The arrangement commended itself to his judgement as simple and effective. His face had not been covered nor his eyes bandaged. He looked a moment at his "unsteadfast footing," then let his gaze wander to the swirling water of the stream racing madly beneath his feet. A piece of dancing driftwood caught his attention and his eyes followed it down the current. How slowly it appeared to move! What a sluggish stream!
He closed his eyes in order to fix his last thoughts upon his wife and children. The water, touched to gold by the early sun, the brooding mists under the banks at some distance down the stream, the fort, the soldiers, the piece of drift -- all had distracted him. And now he became conscious of a new disturbance. Striking through the thought of his dear ones was sound which he could neither ignore nor understand, a sharp, distinct, metallic percussion like the stroke of a blacksmith's hammer upon the anvil; it had the same ringing quality. He wondered what it was, and whether immeasurably distant or near by -- it seemed both. Its recurrence was regular, but as slow as the tolling of a death knell. He awaited each new stroke with impatience and -- he knew not why -- apprehension. The intervals of silence grew progressively longer; the delays became maddening. With their greater infrequency the sounds increased in strength and sharpness. They hurt his ear like the thrust of a knife; he feared he would shriek. What he heard was the ticking of his watch.
He unclosed his eyes and saw again the water below him. "If I could free my hands," he thought, "I might throw off the noose and spring into the stream. By diving I could evade the bullets and, swimming vigorously, reach the bank, take to the woods and get away home. My home, thank God, is as yet outside their lines; my wife and little ones are still beyond the invader's farthest advance."
As these thoughts, which have here to be set down in words, were flashed into the doomed man's brain rather than evolved from it the captain nodded to the sergeant. The sergeant stepped aside.
Chapter II
Peyton Fahrquhar was a well to do planter, of an old and highly respected Alabama family. Being a slave owner and like other slave owners a politician, he was naturally an original secessionist and ardently devoted to the Southern cause. Circumstances of an imperious nature, which it is unnecessary to relate here, had prevented him from taking service with that gallant army which had fought the disastrous campaigns ending with the fall of Corinth, and he chafed under the inglorious restraint, longing for the release of his energies, the larger life of the soldier, the opportunity for distinction. That opportunity, he felt, would come, as it comes to all in wartime. Meanwhile he did what he could. No service was too humble for him to perform in the aid of the South, no adventure too perilous for him to undertake if consistent with the character of a civilian who was at heart a soldier, and who in good faith and without too much qualification assented to at least a part of the frankly villainous dictum that all is fair in love and war.
One evening while Fahrquhar and his wife were sitting on a rustic bench near the entrance to his grounds, a gray-clad soldier rode up to the gate and asked for a drink of water. Mrs. Fahrquhar was only too happy to serve him with her own white hands. While she was fetching the water her husband approached the dusty horseman and inquired eagerly for news from the front.
"The Yanks are repairing the railroads," said the man, "and are getting ready for another advance. They have reached the Owl Creek bridge, put it in order and built a stockade on the north bank. The commandant has issued an order, which is posted everywhere, declaring that any civilian caught interfering with the railroad, its bridges, tunnels, or trains will be summarily hanged. I saw the order."
"How far is it to the Owl Creek bridge?" Fahrquhar asked.
"About thirty miles."
"Is there no force on this side of the creek?"
"Only a picket post half a mile out, on the railroad, and a single sentinel at this end of the bridge."
"Suppose a man -- a civilian and student of hanging -- should elude the picket post and perhaps get the better of the sentinel," said Fahrquhar, smiling, "what could he accomplish?"
The soldier reflected. "I was there a month ago," he replied. "I observed that the flood of last winter had lodged a great quantity of driftwood against the wooden pier at this end of the bridge. It is now dry and would burn like tinder."
The lady had now brought the water, which the soldier drank. He thanked her ceremoniously, bowed to her husband and rode away. An hour later, after nightfall, he repassed the plantation, going northward in the direction from which he had come. He was a Federal scout.
Chapter III
As Peyton Farquhar fell straight downward through the bridge he lost consciousness and was as one already dead. From this state he was awakened -- ages later, it seemed to him -- by the pain of a sharp pressure upon his throat, followed by a sense of suffocation. Keen, poignant agonies seemed to shoot from his neck downward through every fiber of his body and limbs. These pains appeared to flash along well defined lines of ramification and to beat with an inconceivably rapid periodicity. They seemed like streams of pulsating fire heating him to an intolerable temperature. As to his head, he was conscious of nothing but a feeling of fullness -- of congestion. These sensations were unaccompanied by thought. The intellectual part of his nature was already effaced; he had power only to feel, and feeling was torment. He was conscious of motion. Encompassed in a luminous cloud, of which he was now merely the fiery heart, without material substance, he swung through unthinkable arcs of oscillation, like a vast pendulum. Then all at once, with terrible suddenness, the light about him shot upward with the noise of a loud splash; a frightful roaring was in his ears, and all was cold and dark. The power of thought was restored; he knew that the rope had broken and he had fallen into the stream. There was no additional strangulation; the noose about his neck was already suffocating him and kept the water from his lungs. To die of hanging at the bottom of a river! -- the idea seemed to him ludicrous. He opened his eyes in the darkness and saw above him a gleam of light, but how distant, how inaccessible! He was still sinking, for the light became fainter and fainter until it was a mere glimmer. Then it began to grow and brighten, and he knew that he was rising toward the surface -- knew it with reluctance, for he was now very comfortable. "To be hanged and drowned," he thought, "that is not so bad; but I do not wish to be shot. No; I will not be shot; that is not fair."
He was not conscious of an effort, but a sharp pain in his wrist apprised him that he was trying to free his hands. He gave the struggle his attention, as an idler might observe the feat of a juggler, without interest in the outcome. What splendid effort! -- what magnificent, what superhuman strength! Ah, that was a fine endeavor! Bravo! The cord fell away; his arms parted and floated upward, the hands dimly seen on each side in the growing light. He watched them with a new interest as first one and then the other pounced upon the noose at his neck. They tore it away and thrust it fiercely aside, its undulations resembling those of a water snake. "Put it back, put it back!" He thought he shouted these words to his hands, for the undoing of the noose had been succeeded by the direst pang that he had yet experienced. His neck ached horribly; his brain was on fire, his heart, which had been fluttering faintly, gave a great leap, trying to force itself out at his mouth. His whole body was racked and wrenched with an insupportable anguish! But his disobedient hands gave no heed to the command. They beat the water vigorously with quick, downward strokes, forcing him to the surface. He felt his head emerge; his eyes were blinded by the sunlight; his chest expanded convulsively, and with a supreme and crowning agony his lungs engulfed a great draught of air, which instantly he expelled in a shriek!
He was now in full possession of his physical senses. They were, indeed, preternaturally keen and alert. Something in the awful disturbance of his organic system had so exalted and refined them that they made record of things never before perceived. He felt the ripples upon his face and heard their separate sounds as they struck. He looked at the forest on the bank of the stream, saw the individual trees, the leaves and the veining of each leaf -- he saw the very insects upon them: the locusts, the brilliant bodied flies, the gray spiders stretching their webs from twig to twig. He noted the prismatic colors in all the dewdrops upon a million blades of grass. The humming of the gnats that danced above the eddies of the stream, the beating of the dragon flies' wings, the strokes of the water spiders' legs, like oars which had lifted their boat -- all these made audible music. A fish slid along beneath his eyes and he heard the rush of its body parting the water.
He had come to the surface facing down the stream; in a moment the visible world seemed to wheel slowly round, himself the pivotal point, and he saw the bridge, the fort, the soldiers upon the bridge, the captain, the sergeant, the two privates, his executioners. They were in silhouette against the blue sky. They shouted and gesticulated, pointing at him. The captain had drawn his pistol, but did not fire; the others were unarmed. Their movements were grotesque and horrible, their forms gigantic.
Suddenly he heard a sharp report and something struck the water smartly within a few inches of his head, spattering his face with spray. He heard a second report, and saw one of the sentinels with his rifle at his shoulder, a light cloud of blue smoke rising from the muzzle. The man in the water saw the eye of the man on the bridge gazing into his own through the sights of the rifle. He observed that it was a gray eye and remembered having read that gray eyes were keenest, and that all famous marksmen had them. Nevertheless, this one had missed.
A counter-swirl had caught Farquhar and turned him half round; he was again looking at the forest on the bank opposite the fort. The sound of a clear, high voice in a monotonous singsong now rang out behind him and came across the water with a distinctness that pierced and subdued all other sounds, even the beating of the ripples in his ears. Although no soldier, he had frequented camps enough to know the dread significance of that deliberate, drawling, aspirated chant; the lieutenant on shore was taking a part in the morning's work. How coldly and pitilessly -- with what an even, calm intonation, presaging, and enforcing tranquility in the men -- with what accurately measured interval fell those cruel words:
"Company! . . . Attention! . . . Shoulder arms! . . . Ready! . . . Aim! . . . Fire!"
Farquhar dived -- dived as deeply as he could. The water roared in his ears like the voice of Niagara, yet he heard the dull thunder of the volley and, rising again toward the surface, met shining bits of metal, singularly flattened, oscillating slowly downward. Some of them touched him on the face and hands, then fell away, continuing their descent. One lodged between his collar and neck; it was uncomfortably warm and he snatched it out.
As he rose to the surface, gasping for breath, he saw that he had been a long time under water; he was perceptibly farther downstream -- nearer to safety. The soldiers had almost finished reloading; the metal ramrods flashed all at once in the sunshine as they were drawn from the barrels, turned in the air, and thrust into their sockets. The two sentinels fired again, independently and ineffectually.
The hunted man saw all this over his shoulder; he was now swimming vigorously with the current. His brain was as energetic as his arms and legs; he thought with the rapidity of lightning:
"The officer," he reasoned, "will not make that martinet's error a second time. It is as easy to dodge a volley as a single shot. He has probably already given the command to fire at will. God help me, I cannot dodge them all!"
An appalling splash within two yards of him was followed by a loud, rushing sound, DIMINUENDO, which seemed to travel back through the air to the fort and died in an explosion which stirred the very river to its deeps! A rising sheet of water curved over him, fell down upon him, blinded him, strangled him! The cannon had taken an hand in the game. As he shook his head free from the commotion of the smitten water he heard the deflected shot humming through the air ahead, and in an instant it was cracking and smashing the branches in the forest beyond.
"They will not do that again," he thought; "the next time they will use a charge of grape. I must keep my eye upon the gun; the smoke will apprise me -- the report arrives too late; it lags behind the missile. That is a good gun."
Suddenly he felt himself whirled round and round -- spinning like a top. The water, the banks, the forests, the now distant bridge, fort and men, all were commingled and blurred. Objects were represented by their colors only; circular horizontal streaks of color -- that was all he saw. He had been caught in a vortex and was being whirled on with a velocity of advance and gyration that made him giddy and sick. In few moments he was flung upon the gravel at the foot of the left bank of the stream -- the southern bank -- and behind a projecting point which concealed him from his enemies. The sudden arrest of his motion, the abrasion of one of his hands on the gravel, restored him, and he wept with delight. He dug his fingers into the sand, threw it over himself in handfuls and audibly blessed it. It looked like diamonds, rubies, emeralds; he could think of nothing beautiful which it did not resemble. The trees upon the bank were giant garden plants; he noted a definite order in their arrangement, inhaled the fragrance of their blooms. A strange roseate light shone through the spaces among their trunks and the wind made in their branches the music of AEolian harps. He had no wish to perfect his escape -- he was content to remain in that enchanting spot until retaken.
A whiz and a rattle of grapeshot among the branches high above his head roused him from his dream. The baffled cannoneer had fired him a random farewell. He sprang to his feet, rushed up the sloping bank, and plunged into the forest.
All that day he traveled, laying his course by the rounding sun. The forest seemed interminable; nowhere did he discover a break in it, not even a woodman's road. He had not known that he lived in so wild a region. There was something uncanny in the revelation.
By nightfall he was fatigued, footsore, famished. The thought of his wife and children urged him on. At last he found a road which led him in what he knew to be the right direction. It was as wide and straight as a city street, yet it seemed untraveled. No fields bordered it, no dwelling anywhere. Not so much as the barking of a dog suggested human habitation. The black bodies of the trees formed a straight wall on both sides, terminating on the horizon in a point, like a diagram in a lesson in perspective. Overhead, as he looked up through this rift in the wood, shone great golden stars looking unfamiliar and grouped in strange constellations. He was sure they were arranged in some order which had a secret and malign significance. The wood on either side was full of singular noises, among which -- once, twice, and again -- he distinctly heard whispers in an unknown tongue.
His neck was in pain and lifting his hand to it found it horribly swollen. He knew that it had a circle of black where the rope had bruised it. His eyes felt congested; he could no longer close them. His tongue was swollen with thirst; he relieved its fever by thrusting it forward from between his teeth into the cold air. How softly the turf had carpeted the untraveled avenue -- he could no longer feel the roadway beneath his feet!
Doubtless, despite his suffering, he had fallen asleep while walking, for now he sees another scene -- perhaps he has merely recovered from a delirium. He stands at the gate of his own home. All is as he left it, and all bright and beautiful in the morning sunshine. He must have traveled the entire night. As he pushes open the gate and passes up the wide white walk, he sees a flutter of female garments; his wife, looking fresh and cool and sweet, steps down from the veranda to meet him. At the bottom of the steps she stands waiting, with a smile of ineffable joy, an attitude of matchless grace and dignity. Ah, how beautiful she is! He springs forwards with extended arms. As he is about to clasp her he feels a stunning blow upon the back of the neck; a blinding white light blazes all about him with a sound like the shock of a cannon -- then all is darkness and silence!
Peyton Farquhar was dead; his body, with a broken neck, swung gently from side to side beneath the timbers of the Owl Creek bridge.)

mercredi 23 mai 2012

Comme les oiseaux sur les épaules de saint François d’Assise

"Pour qu’un amour soit inoubliable, il faut que les hasards s’y rejoignent dès le premier instant, comme les oiseaux sur les épaules de saint François d’Assise." (Milan Kundera, L'Insoutenable légèreté de l'être)

La jeune fille glissait lentement dans l’eau cristalline. Le léger remous qu’elle créait faisait trembler doucement les contours de son corps, sans rien masquer de leur perfection. L’homme la regardait en silence, assis sur un rocher. Il ne pouvait s’empêcher de frissonner à chaque fois que les muscles souples des épaules de la baigneuse frémissaient. Il la regarda sortir de l’eau en tordant ses cheveux. Il était curieux et impatient de voir tout son corps ruisselant exposé à la lumière du soleil. Après avoir séché ses longs cheveux blonds, elle se retourna et fouilla les rochers des yeux. En le voyant, elle s’écria, faussement courroucée : “Arrête de me regarder !” Il sourit, regarda ostensiblement plus bas, puis répondit : “Arrête d’être belle !”
Il se leva et parcourut en quelques bonds l’espace qui le séparait d’elle. Il fit tomber la serviette dans laquelle elle s’était enveloppée et serra son corps blanc et nu contre lui. Elle frissonna quand il posa ses lèvres sur son épaule.
Il murmura à son oreille : “Quand tu étais dans l’eau, tu n’étais pas Celia, tu étais Clelia, venue rejoindre les bras de son amant qui la rendrait à ses geôliers.” La référence à l’héroïne romaine qui avait traversé le Tibre pour s’enfuir du camp des ennemis étrusques aurait pu paraître obscure, mais comme il la répétait chaque fois qu’elle nageait, c’est-à-dire chaque jour depuis un mois, elle ne fut ni surprise ni troublée. Au lieu de dire, comme d’habitude, “tu radotes”, elle souffla : “Alors appelle-moi Clelia.”
Pour l’empêcher de répondre, elle lui appliqua un baiser envahissant. Il esquissa une grimace quand elle toucha par mégarde la cicatrice de sa joue, mais il s’abandonna avec délectation à ce baiser. Ils se laissèrent tomber mollement sur l’herbe du bord du lac.

Quand un souffle un peu plus frais du vent du printemps la fit trembler, elle regarda vers son visage. Il tira sa veste sur elle. En passant un doigt léger sur sa blessure encore vive, elle demanda : “Tu as mal ?” Elle ne fut pas convaincue par sa réponse négative que l’immobilité mécanique de sa joue démentait amplement.
Il posa son regard dans l’immensité bleu turquoise de celui de la jeune femme. Il annonça sentencieusement : “Tu t’ennuies ma Clelia.” Comme elle restait silencieuse, il ajouta : “Tu n’as pas besoin de répondre, je le sais. Nous partirons cette nuit.
- Pourquoi cette nuit ? interrogea Celia
- Parce que c’est aujourd’hui que tu t’ennuies et que je veux que tu te réveilles ailleurs demain.”
Ils rentrèrent gaiement à l’hôtel et deux heures plus tard, ils étaient dans les rues désertes de la petite bourgade avec leurs maigres valises. La jeune femme s’attendait à partir vers la gare, mais elle fut surprise de voir son compagnon partir dans une autre direction. Il regardait autour de lui d’un air préoccupé, tout en cheminant lentement. Elle finit par s’impatienter qu’il ne réponde pas à ses questions sur leur destination. Il resta calme, comme devant chacune de ses colères, et la pria d’être patiente. Ils continuèrent de marcher en silence le long d’une rue bordée de voitures en stationnement, dans le silence implacable de cette petite ville de province. Soudain, son regard se fixa sur un point loin devant eux et il ordonna à la jeune fille de ne plus avancer. Il continua de progresser, d’un pas qui semblait plus léger. Elle s’efforça, en vain, de percevoir ce qui pouvait ainsi avoir attiré son attention.
Il s’immobilisa deux cents mètres plus loin et sortit un objet allongé de la manche de sa veste. Il fit alors un pas vers la grosse berline noire stationnée à côté de lui et se mit à faire sur sa portière des manipulations qu’elle ne put distinguer. Au bout de quelques minutes, les clignotants du véhicule s’allumèrent et son klaxon se mit à fonctionner, mais, comme un animal tué violemment au milieu d’un cri, il se tut en un instant. L’homme monta, prit place sur le siège conducteur et eut tôt fait de démarrer et de venir se garer à la hauteur de sa jeune compagne. Il sortit prendre les valises et lui fit signe de s’installer. Elle obéit en silence, encore interloquée.
Ils roulèrent quelques minutes dans le silence feutré de la voiture. Après avoir quitté la ville, il s’arrêta sur le bas-côté, près d’une forêt qu’ils avaient souvent parcourue dans leurs grandes promenades et qui avait été souvent emplie de leurs soupirs de plaisir. Il attrapa le carnet qui ne le quittait jamais et en fit tomber une dizaine de petits papiers blancs pliés en quatre en expliquant : “J’ai préparé ça pendant que tu prenais ta douche. Prends-en un.” Il étala alors les papiers sur les genoux de la jeune femme et attendit qu’elle en choisisse un. Elle lui remit celui sur lequel sa main était tombée. Il le déplia et le lui montra en souriant. Il ne portait qu’un mot écrit au crayon bleu : “Paris”.
Il prit la route en commentant : “Ce n’est pas le plus exotique, mais Mademoiselle a fait un excellent choix.”
Après quelques kilomètres silencieux, il posa sa main sur la jambe de la jeune femme. On aurait dit qu'elle attendait ce signal pour s’endormir, car elle s’assoupit aussitôt. Ils roulèrent ainsi pendant plusieurs heures. Elle s’éveilla alors, comme surprise de se trouver là, mais fut rassurée de le voir lui sourire tout en conduisant. Sans mot dire, elle commença à déplier les papiers restés sur sa jupe. Elle rit tout en lisant les noms à haute voix : “Kuala Lumpur”, “Fronsac”, “Biarritz”, “Kyoto”, “New York”, “Londres”, “Prague”, “Florence.” Tu t’en sors bien, finalement !” Il acquiesça en riant lui aussi.
Alors qu’il s’apprêtait à enlever sa main de sa jambe pour changer de vitesse, elle la retint en place et posa sa propre main sur le levier de vitesse, en adressant à son compagnon un sourire équivoque, puis changea de vitesse.
“Je ne veux pas que tu partes. Jamais. Je veux que tu restes collé à moi” expliqua-t-elle.
Après quelques heures au cours desquelles elle veilla à ce qu’il ne cesse pas un instant de la toucher, ils arrivèrent à Paris où Héliodore se dirigea sans hésiter vers un hôtel qu’il connaissait. Ils prirent possession de la chambre puis sortirent.
Un soir, alors qu'ils avaient passé la plus grande partie de la journée à se promener sur les quais, il l’entraîna dans les rues de l’Île Saint Louis et la guida jusqu’à une crêperie. Ils entrèrent et s’installèrent à une table. Elle ne voulait pas de crêpe, elle n’avait pas faim, elle avait l’esprit trop entièrement tourné vers son bonheur d’être avec lui, mais naturellement, elle ne s’opposait pas à ce qu’il consomme ce qu’il désirait. Elle s’éclipsa un instant et c’est pendant son absence qu’il commanda. Aussi fut-elle étonnée quand le serveur apporta deux assiettes, dont une qu’il posa devant elle.
Son compagnon goûta quelques bouchées de sa propre crêpe avant de lui proposer d’échanger les assiettes. Amusée, elle le regarda ainsi manger tantôt dans une assiette, tantôt dans l’autre.
Depuis quinze jours qu’ils étaient arrivés, ils n’avaient pas pensé à manger, leur joie les avait nourris l’un comme l’autre et elle resta convaincue que c’était simplement pour la surprendre par sa facétie qu’il avait commandé ces crêpes, sans vraiment avoir faim.
Elle prit soudain conscience d’un comportement étrange de son compagnon. Il jetait autour de lui de brefs regards circulaires. Parfois il se retournait brusquement, comme craignant que quelque chose ne l’attaque par derrière. Elle l’interrogea sur les raisons de ce malaise, mais il se révéla incapable de répondre.
La jeune femme devint songeuse et parla peu pendant le reste de la soirée. Pendant qu’ils marchaient vers leur hôtel, le regard du vieil homme se fixa soudain dans le lointain et il prit une expression terrifiée. Malgré ses efforts, elle ne parvint pas à discerner quoi que ce fût de suspect dans la direction où il regardait
Elle se serra contre lui. Elle n’y trouva aucun plaisir, car ce changement de comportement de son compagnon lui faisait peur, elle aurait préféré partir, aller le plus loin possible de ce que son vieil ami devenait. Mais elle voulait le rassurer, ne pas ajouter à son trouble, même si elle ne parvenait pas à se l’expliquer.
Cette nuit-là, l’homme fut agité, il ne cessait de bouger dans le lit, se leva à plusieurs reprises. La jeune femme le scrutait en silence. Elle essayait de deviner ce qui le troublait, en vain. Et cela la désespérait. Enfin, au petit jour, quand elle remarqua que des larmes mouillaient abondamment ses joues, elle se hasarda à lui demander à nouveau ce qui le perturbait. Elle put lire une grande détresse dans son regard, tandis qu’il la fixait en avalant péniblement sa salive. Cette détresse se changea vite en colère et il lui répondit sur un ton irrité.
Rien de ce que fit Celia dans les jours suivants, ni la douceur, ni les bouderies, ni les menaces ne suffirent pour qu’il consente à lui expliquer les raisons de son changement de comportement.
Elle pleurait elle-même en essuyant les larmes sur la cicatrice qu’il avait toujours au visage, qui lui rappelait leur bonheur passé, quand ils erraient dans les vignes et passaient la nuit enlacés entre les rangs. En voyant que de la salive coulait en quantité de ses lèvres, elle insista pour qu’il aille voir un médecin.
Il y avait bien encore des moments de complicité et de joie. Comme ce matin où il refusa de se  lever, lui qui était toujours le premier debout. Il l’empêchait de se lever, prenant prétexte de cette lutte pour la caresser. Elle prit du plaisir à ces ébats et quand elle parvint à échapper à son pouvoir, elle se hâta de courir dans la salle de bain. Elle insista encore pour qu’il se lève, mais il refusa en riant, précisant que personne ne pourrait le tirer du lit. Elle revint alors vers lui sur la pointe des pieds avec un verre d’eau qu’elle commença à verser sur sa poitrine.
Jamais elle n’entendit pareil hurlement.
Quand la première goutte toucha la peau de l’homme, elle crut avoir versé du vitriol. Elle regarda le verre qu’elle tenait, hébétée, tandis qu'Héliodore se tordait, comme en proie à une douleur insoutenable. C’est seulement alors qu’elle songea que ces contorsions n’étaient qu’une comédie qu’il jouait pour l’amuser. Cette pensée l’abandonna bien vite quand elle vit l’atroce souffrance sur le visage de son compagnon.
Il se calma enfin, mais parut terrorisé par le verre d’eau qu’elle gardait à la main.
Elle sortit seule ce jour-là, pour la première fois depuis un mois qu’ils étaient à Paris. Elle était triste, elle méditait. Il lui faisait peur, mais elle avait pitié de lui et se refusait à l’abandonner. Surtout, elle se disait qu’il lui revenait précisément d’être auprès de lui dans ces moments difficiles. Mais son anxiété, ces hallucinations qui le prenaient parfois, ces colères quand elle voulait qu’il consulte un docteur, tout cela lui inspirait un sentiment indicible de terreur impuissante.
Quand elle rentra, quelque peu rassérénée par ces heures de marche solitaire, elle le trouva prostré, grelottant dans un coin de la chambre. La cicatrice de sa joue semblait plus rouge que d’habitude. Il contemplait la porte avec effroi et les yeux vides. Il ne réagit pas à son arrivée.
Elle accourut auprès de lui et se mit en devoir d’essuyer son visage et l’épaisse toison de sa poitrine rendue collante par la salive. Le filet de bave revint aussitôt à la commissure de ses lèvres.
“On ne pourra pas dire que je n’en ai pas bavé, “ souffla-t-il en contractant son visage en un rictus qui devait prétendre être un sourire.
Il leva soudain le bras, pointant du doigt un coin vide de la pièce et prononça d’une voix presque claire : “Dis-lui de ne pas prendre tous les glaçons. J’en ai besoin pour les pinceaux.”
“Je t’aime, Héliodore” murmura-t-elle sans réfléchir, en regrettant cette déclaration avant même de l’avoir terminée. Elle craignait que cet aveu, qu’elle n’avait jamais consenti à faire auparavant ne soit interprété comme un congé. De fait, il ne répondit pas. Sa main retomba lourdement et ses yeux restèrent dans le vague. Ses tremblements avaient cessé.
Celia le regarda, sans un mot, sans bouger. Imperceptible une larme commença à grossir sur ses paupières puis glissa mollement sur sa joue. Elle attrapa son sac à main et quitta l’hôtel. Elle marcha au hasard et se retrouva dans le Jardin des Tuileries. Elle s’assit sur un banc et se laissa aller à son chagrin. Elle se rappela comment ce voyage avait commencé et à ses larmes se mêla un plaisir immense et pur.
[À suivre...]

mardi 25 octobre 2011

Réflexions sur un dialogue sur un dialogue...

Je vais reprendre aujourd'hui sur ce blog une activité que j'avais abandonnée depuis longtemps : la citation et la réflexion sur des textes. Ce qui m'avait écarté de cette activité, à savoir mes efforts aussi répugnants que désespérés pour ajouter mes crachats à l'océan de la littérature narrative, n'est pas encore complètement oublié et tu n'es pas à l'abri, lecteur, d'autres tentatives de ce genre. Mais j'ai envie aujourd'hui de parler d'un texte qui m'est cher. Il s'agit d'un petit poème en prose de Jorge Luis Borges intitulé "Diálogo sobre un diálogo". Sous l'apparence d'un petit apologue amusant, ce texte évoque plusieurs questions qui me touchent particulièrement.

Voici d'abord l'intégralité de ce texte pour que mon propos soit compréhensible (autant que faire se peut).

Diálogo sobre un diálogo
A- Distraídos en razonar la inmortalidad, habíamos dejado que anocheciera sin encender la lámpara.
No nos veíamos las caras. Con una indiferencia y una dulzura más convincentes que el fervor, la
voz de Macedonio Fernández repetía que el alma es inmortal. Me aseguraba que la muerte del
cuerpo es del todo insignificante y que morirse tiene que ser el hecho más nulo que puede sucederle
a un hombre. Yo jugaba con la navaja de Macedonio; la abría y la cerraba. Un acordeón vecino
despachaba infinitamente la Cumparsita, esa pamplina consternada que les gusta a muchas
personas, porque les mintieron que es vieja... Yo le propuse a Macedonio que nos suicidáramos,
para discutir sin estorbo.
Z (burlón)- Pero sospecho que al final no se resolvieron
A (ya en plena mística)- Francamente no recuerdo si esa noche nos suicidamos.

(Dialogue sur un dialogue
A. -- Distraits par une discussion sur l'immortalité, nous avions laissé tomber la nuit sans allumer la
lampe. Nous ne voyions plus nos visages. Avec une indifférence et une douceur plus convaincantes
que la ferveur, la voix de Macedonio Fernandes répétait que l'âme est immortelle.Il m'assurait que
la mort du corps est tout à fait insignifiante, et que mourir est l'événement le plus nul qui puisse
arriver à un homme. Je jouais avec le couteau de Macedonio ; je l'ouvrais et le fermais. Un
accordéon voisin débitait à l'infini la Cumparsita, cette baliverne navrée que beaucoup de gens
aiment, parce qu'on leur a fait croire qu'elle est ancienne... Je proposai à Macedonio de nous
suicider, pour discuter tranquillement.
Z. (moqueur). -- Mais je soupçonne que finalement vous ne vous y êtes pas décidés.
A. (déjà en pleine mystique). -- Franchement, je ne me rappelle pas si nous nous sommes suicidés
cette nuit là. (traduction de Paul et Sylvia Bénichou) )

Je préfère ne pas parler du suicide qui est pourtant un thème qui m'a toujours préoccupé, comme en témoigne mon récit "Ninja, une histoire d'amour à la mode romantique"). Certaines circonstances actuelles font que j'éprouve une certaine gêne à évoquer cette question. Passons donc, même si ce sujet reste comme un arrière-plan à toutes les réflexions de ce billet.

Un premier élément de ce poème que je retrouve dans mon expérience est la mention de la Cumparsita. J'ai déjà parlé de mon goût pour les chansons de Carlos Gardel et, parce qu'elle porte un message qui me concerne, l'interprétation que fait Gardel de cette musique fait partie des morceaux qui m'accompagnent souvent. Je trouve du sublime à cette baliverne navrée, parce qu'au fond, si ce qu'elle exprime est incontestablement de l'ordre de la baliverne ou du radotage, on pourrait lui appliquer ce que disait Heinrich Heine (cité par Gautier) : "C'est une aventure très simple, très commune, très usée; mais celui à qui elle arrive la trouve toujours nouvelle, et il en a le coeur brisé."

C'est en effet une baliverne, mais quelle acuité elle revêt quand on se trouve en position de lui prêter attention !

Un autre point est la question de l'immortalité de l'âme. J'ai des doutes. Je n'ai même que des doutes. Je ne suis que doute. C'est ce qui rend ma cohabitation avec moi-même aussi pénible. Mais il est un sujet sur lequel je ne parviens à concevoir aucun doute, c'est celui de l'immortalité de l'âme. Je ne sais pas ce que devient l'âme des défunts, mais je suis intimement convaincu qu'elle survit à la mort du corps.

Et cela m'amène à une autre idée qui structure ma pensée et mon expérience depuis toujours, celle de la séparation de l'âme et du corps. J'en ai déjà parlé dans un billet précédent. Si je n'avais pas certaines hésitations quant à la distinction de ce qui relève du corps et de ce qui relève de l'âme, j'aurais depuis longtemps acquis une sérénité qui me manque cruellement en ce moment.

Surtout, la question qui me semble cruciale, qui l'est en effet pour moi à l'instant où j'écris, que ce texte de Borges pose d'une façon humoristique, est celle de savoir quelle est l'importance de notre existence actuelle. Si mourir n'est, du fait de l'immortalité de l'âme, qu'une façon de continuer, peut-être d'une manière un peu différente, peut-être (du moins peut-on l'espérer) en rebattant les cartes, quelle est l'importance de cette vie ? Joue-t-elle un rôle ? La vie après la mort est-elle conditionnée par cette première vie (comme dans les théories sur la métempsycose qui supposent que selon la vie qu'on a menée, on obtient une existence inférieure ou supérieure) ? N'y a-t-il entre cette existence et la suivante, comme le suppose le texte de Borges, aucune solution de continuité ? Le corollaire de cette question est : si ma mort n'a pas d'importance pour moi, peut-elle en avoir pour les autres ? En somme, ai-je le droit de gâcher la vie des autres pour échapper à une vie qui m'est insupportable ?

Je me retrouve jusque dans la formule finale du poème, car j'ai l'habitude de plaisanter au sujet de ma mémoire, surtout avec certaines personnes.

Il est des moments où certaines pensées me sont insupportables et où ce texte trouve en moi une résonance particulière.

lundi 7 février 2011

“A sweetness skies above”




“Enfin, elle s’imagina que cette même petite soeur deviendrait un jour une femme et que, même à l’âge adulte, elle garderait le coeur simple et aimant de son enfance. Elle rassemblerait autour d’elle d’autres petits enfants, elle ferait à son tour pétiller leurs yeux vifs en leur contant bien des histoires curieuses, peut-être même en leur relatant le vieux rêve du Pays des merveilles. Elle partagerait leurs tristesses simples et prendrait plaisir à toutes leurs joies simples, en se rappelant sa propre vie d’enfant et les beaux jours d’été.”

La petite fille entrouvrit lentement les yeux et regarda autour d’elle en papillotant. Sa mère poursuivit, avec la même voix douce et apaisante, sans même sembler marquer de pause après la fin de sa lecture :

“Il faut dormir maintenant. Demain, tu vas à l’école.”

Au même moment, la porte de la chambre s’ouvrit lentement.

“Papa !” s’écria l’enfant en tendant ses bras.

Colin entra. Tout en finissant de dénouer sa cravate, il posa un baiser sur les lèvres de sa femme, puis alla s’asseoir sur le bord du lit pour embrasser la petite fille. Il affecta de prêter l’oreille au récit des minces événements qui emplissaient sa vie d’enfant.

Les deux parents se retirèrent ensuite, lui dans la chambre, elle dans le drawing room. En y entrant, Ethel se dirigea vers la bibliothèque, à côté de la cheminée, afin de choisir une lecture pour sa soirée. Aussitôt, son regard fut attiré par un livre posé à plat sur la tablette, jurant de façon singulière avec l’alignement parfait des reliures qui tapissaient le meuble. Il n’était pas dans ses habitudes de laisser ainsi les livres en désordre et d’ailleurs, elle n’avait pas regardé ce recueil de poésie depuis des années. Mais qui aurait pu laisser cet ouvrage à cet endroit ? Colin ne lisait pas de poésie et la femme de ménage était incapable d’une telle négligence. Elle feuilleta pensivement le volume. Le choisirait-elle comme compagnon pour sa soirée ? Finalement, elle craignit que la poésie ne lui procure pas l’évasion dont elle avait besoin et qu’elle ne l’enterre plutôt dans la rumination de ses préoccupations. Elle préféra relire un roman qu’elle avait lu adolescente, y trouvant le réconfort qu’apportent toujours les choses passées, justement parce qu’elles sont passées.

Pendant qu’elle replaçait le livre de poèmes, Colin passa sa tête à la porte du drawing room. Il était en tenue de sport. “Je vais courir”, lança-t-il avec enthousiasme. Elle hocha la tête et demanda : “C’est toi qui as sorti le livre de Yeats ?” Il partit avec un haussement d’épaules, sans répondre.

Elle cria : “Tu prends Buster ?
- Pourquoi ? Doris ne l’a pas sorti ?
- Non, elle n’a pas eu envie.”

Il revint sur ses pas dans le hall en maugréant pour aller chercher la laisse et appela le labrador qui accourut gaiement.

Ethel n’approuvait pas qu’il sorte ainsi courir dans la nuit. Auparavant, ils allaient courir ensemble au parc, le samedi matin, mais petit à petit, ces joggings en commun s’étaient espacés, à cause de contraintes sociales et professionnelles de plus en plus lourdes pour tous les deux. Désormais, ils ne faisaient plus guère de sport ensemble. Elle préférait courir dans Holland Park ou Brompton Cemetery le matin avant d’aller à son cabinet ; lui courait plutôt le soir dans les rues. Elle s’était parfois demandé si la régularité de ces joggings ne cachait pas quelque chose, si ces séances n’étaient pas un prétexte pour voir une autre femme. Elle avait même envisagé de passer sur son parcours un soir pour s’en assurer, avant de se dire que finalement, cela lui était égal.

Elle s’assit confortablement dans le canapé en chintz et commença à lire, s’interrompant parfois pour méditer tristement, tout en caressant le chat qui était venu se coucher à côté d’elle. Elle ne prêtait plus attention au monde qui l’entourait et c’est à peine si elle remarqua le bruit de la porte quand Colin rentra, et sa présence lorsqu’il alla s’asseoir dans un fauteuil pour consulter le courrier du jour.

C’est la voix de son mari qui la ramena à la réalité :

“- Tu enverras Jenny chercher mes chemises, elles doivent être prêtes demain.
- J’irai les chercher moi-même, j’ai rendez-vous avec Audrey pour le thé chez Fortnum & Mason”, répondit-elle sans lever les yeux de son livre. Elle ne prit presque pas la peine de ressentir un pincement au coeur en le voyant évoquer ce jour avec une telle légèreté, sans même se souvenir qu’il s’agissait de l’anniversaire du jour où elle lui avait cédé, après un mois d’une cour insistante, vingt ans auparavant.

Ils restèrent ainsi encore une heure, ensemble, avant d’aller se coucher.

Au milieu de la nuit, un hurlement retentit. Après quelques instants de trouble, Ethel comprit qu’il venait de la chambre de Doris. Le radio-réveil indiquait 1h17. Jamais la petite fille n’avait poussé un cri aussi déchirant et sa mère imagina le pire. Elle se rua dans la chambre de l’enfant, suivie par son mari. La petite était assise, en larmes, sur son lit. Elle avait fait un cauchemar. Elle était dans un endroit très sombre et très froid. Sa mère la prit dans ses bras et parvint, non sans mal, à la calmer. L’enfant se rendormit enfin.

Le lendemain, après ses consultations, Ethel alla rejoindre une amie d’enfance au salon de thé. Elle était toujours heureuse de retrouver Audrey, même si leurs vies respectives ne leur laissaient guère de loisir pour passer du temps ensemble. Elles profitèrent donc de ce moment, prolongeant le thé par une longue séance de shopping.

Alors qu’elles admiraient la vitrine d’un antiquaire dans Burlington Arcade, Ethel se retourna soudain. Audrey se tourna vers elle, interrogative. Elle expliqua, nerveusement : “Tu n’as pas vu cet homme, juste derrière nous ?”

Audrey promena un regard circulaire autour d’elle : “Non...

- Mais si ! J’ai vu son reflet dans la vitrine, il regardait par dessus mon épaule.”

Audrey n’avait rien vu de tel et, surtout, elle ne comprenait pas comment elle pouvait ne pas avoir vu quelqu’un qui aurait été aussi près. Toutefois, elle savait son amie prompte à s’emporter quand elle était contrariée et elle jugea plus opportun de ne pas insister.

Ethel non plus ne comprenait pas comment cet homme avait pu disparaître aussi rapidement. Et il lui avait semblé reconnaître ce visage, sans parvenir à l’identifier.

Dans la soirée, avant le repas, Ethel s’installa à nouveau dans le canapé du drawing room. Doris était dans sa chambre, elle dessinait dans un silence parfait. Tout d’un coup, l’enfant poussa un cri et appela sa mère. Celle-ci trouva sa fille blottie sur son lit, fixant la fenêtre avec vigilance.

“- Que se passe-t-il ?
- Il y a un monsieur à la fenêtre”, répondit l’enfant entre deux sanglots, sans détourner son regard.

Ethel s’approcha de la fenêtre et s’efforça de rassurer sa fille :

“- Mais non, il n’y a rien à la fenêtre. Comment pourrait-il y avoir quelqu’un, c’est le premier étage ?
- Si ! Je l’ai vu ! Il était barbu et il me regardait ! Caym aussi l’a vu !”

En effet, le vieux chat avait quitté le fauteuil où il avait l’habitude de dormir et il était caché, le poil encore hérissé, dans la maison de poupées de la petite fille.

La mère persista à expliquer : “C’est qu’il a eu peur quand tu as crié. Parfois, on a l’impression de voir des choses qui n’existent pas, mais ce n’est pas grave. Moi aussi j’ai eu l’impression de voir quelqu’un dans une vitrine cet après-midi, mais c’était juste une ombre. Il ne peut pas y avoir quelqu’un à ta fenêtre, tu le sais bien.”

L’enfant acquiesça, mais voulut néanmoins suivre sa mère quand elle quitta la chambre. Ethel, quant à elle, se réjouit que sa fille ait été aussi facile à convaincre, car elle craignait de venir à manquer d’arguments. Elle était troublée. L’homme qu’elle avait cru voir aussi était barbu. Se pouvait-il que ce soit le même ? C’était peut-être quelque forme d’hallucination collective... Peut-être avait-elle inconsciemment influencé sa fille et lui avait-elle inspiré cette vision ? ou alors, y avait-il vraiment quelqu’un ? Mais comment aurait-il pu, naturellement, apparaître à la fenêtre du premier étage ? Comment aurait-il pu disparaître aussi rapidement qu’il semblait l’avoir fait dans Burlington Arcade ? Elle balaya ces idées de son esprit et sourit en pensant à ce que ses patientes diraient si elles savaient que le Dr Ethel Liddell croit aux apparitions. Elle n’avait jamais accordé de crédit aux histoires paranormales et ce n’était pas à son âge qu’elle allait commencer !

Ce soir-là, comme tous les soirs, Colin rentra pendant qu’Ethel couchait Doris, comme tous les soirs, il partit courir. Encore une fois, encore une fois. Ce qui pesait le plus à Ethel depuis ces années, c’étaient ces répétitions régulières, cette vie sans imprévu. Pendant un temps, après la naissance de sa fille, elle avait retrouvé du plaisir à la vie, mais bien vite après, elle avait retrouvé cette routine. Elle avait l’impression d’être piégée dans une boucle dans un train à grande vitesse. Il lui semblait que sa vie lui échappait, qu’elle n’y choisissait plus rien et dans le même temps, elle avait de moins en moins d’énergie, de moins en moins le désir de s’en mêler. Il y avait vingt ans qu’elle fréquentait Colin et dans deux ans, ils devraient fêter leurs vingt ans de mariage. Elle savait que tout le monde, à commencer par son mari, s’attendait à une grande célébration pour cet événement. Et pourtant ! Elle n’avait vraiment aucune envie de faire cette fête et chaque jour elle priait pour trouver l’énergie d’organiser cet événement.

Quand il vint la rejoindre dans le drawing room après son jogging, Colin renifla plusieurs fois en grimaçant, avant de s’écrier : “Qu’est-ce que c’est que cette odeur ?” En effet, elle aussi avait remarqué une odeur en arrivant dans la pièce. C’était une odeur de tabac, mais personne ne fumait plus dans la maison et quand il arrivait à Colin, occasionnellement, de fumer un cigare, il ne le faisait jamais dans le drawing room. D’ailleurs, cette odeur était plutôt celle d’un tabac à pipe. Elle l’avait déjà sentie, bien longtemps auparavant, dans sa jeunesse. L’exclamation de son mari lui rappela ce parfum, auquel elle s’était habituée et que, finalement, elle appréciait. Colin ouvrit deux des fenêtres en grand, laissant pénétrer un courant d’air glacé qui fit frissonner sa femme. Il s’assit dans son fauteuil.

Ce geste la mit en fureur. Qu’il ouvre ainsi la fenêtre sans se préoccuper de savoir si elle n’avait pas froid, cela lui sembla une violence insupportable. Bien sûr, c’était une bien petite chose. Mais cette accumulation de petites choses, depuis vingt ans, était une torture pour elle. Elle avait vite compris que ces petites choses sont terribles précisément parce qu’elles sont petites. Et aussi, même si elle refusait de se l’avouer, elle lui en voulait de vouloir éliminer cette odeur qu’elle aimait. Dès l’instant où elle l’avait sentie, elle s’était sentie réconfortée, rassérénée. Elle prit son livre et partit se coucher. Son mari ne remarqua pas cette colère et ne la rejoignit qu’une heure plus tard, à l’heure habituelle.

Quand il vint se coucher avec elle, elle se blottit contre lui, peut-être pour se faire pardonner sa colère... ou, plus vraisemblablement, pour s’en pardonner elle-même. Il la serra dans ses bras et, tout en l’embrassant passionnément, la débarrassa de ses vêtements de nuit par des caresses fébriles.

Bien plus tard cette nuit-là, à 1h17, Doris fit encore un cauchemar. Mais cette fois, sa mère n’entendit pas son cri et c’est Colin seul qui alla consoler l’enfant. En revenant, trois quarts d’heure plus tard, il réveilla sa femme pour lui narrer l’épisode sur un ton de reproche. Elle se leva aussitôt pour aller voir sa fille, qui dormait sereinement.

Le lendemain, Ethel s’éveilla de bonne humeur, sans savoir pourquoi. Aussi, elle s’assit devant sa coiffeuse avec le coeur léger pour se maquiller. Tandis qu’elle fardait ses yeux, elle remarqua derrière elle dans le miroir une silhouette un peu vague. Elle sursauta faiblement, mais ce qu’elle ressentait était de la surprise bien plus que de la crainte. Elle regarda le visage plus attentivement. C’était assurément l’homme barbu qu’elle avait vu dans la vitrine du magasin, un homme d’une soixantaine d’années, très calme, immobile, qui la regardait avec tendresse. Elle éprouva une immense émotion, non pas à cause de l’étonnement de voir ce visage, non pas à cause de la peur de voir ainsi un inconnu dans son cabinet de toilette. Elle fut émue par la passion, par l’admiration qu’elle sentait dans ce regard qui se posait sur elle. Il y avait bien longtemps qu’un homme ne l’avait pas considérée avec autant d’amour dans les yeux. Elle fixa le visage pendant un long moment dans le miroir ; il restait immobile. Elle ne le reconnaissait pas et pourtant, elle avait toujours l’impression de l’avoir déjà vu. Il y avait dans son expression quelque chose de familier, mais elle ne parvenait pas à le situer. Très lentement, elle pivota sur son fauteuil pour faire face à l’observateur. Quand elle eut tourné, elle se trouva devant la pièce vide ; il avait disparu.

Elle resta perturbée toute la journée. Elle ne pouvait se souvenir qui était cet homme qu’elle voyait partout, mais désormais, elle ne pouvait plus trouver d’explication logique à cette apparition. Elle avait vu distinctement le visage de ce vieil homme, elle avait vu sa cravate, ses lunettes. Surtout, elle avait vu son regard. Aucune illusion d’optique, aucun reflet inopiné ne pouvaient être invoqués. Pis encore, le fait que sa fille ait aussi vu un homme barbu interdisait toute explication par une hallucination. L’esprit logique d’Ethel était bouleversé par de telles manifestations et elle avait l’impression que la réalité lui échappait, que rien de ce qu’elle pensait savoir n’était vrai. Cependant, en dehors de cette perplexité de principe, elle n’était pas gênée par cette vision, elle lui trouvait au contraire quelque chose de rassurant. En fait, quoiqu’elle eût honte de l’avouer, même à elle-même, elle était heureuse : ces manifestations mettaient un peu d’imprévu, de mystère dans sa vie, qui en avait un besoin douloureux.

Dans la nuit qui suivit, Doris s’éveilla encore en hurlant à 1h17. Cette fois encore, le cri déchirant, presque inhumain par la terreur qu’il exprimait, ne put troubler le sommeil d’Ethel. Au moment même où sa fille criait, elle éclata d’un rire joyeux et cristallin, tout en continuant de dormir. Colin sursauta au premier cri de l’enfant, il se dressa sur le lit et alluma la lumière. Il regarda quelques instants sa femme qui semblait avoir un fou rire dans son sommeil. Il ne l’avait pas souvent vue rire d’aussi bon coeur. Elle était belle ainsi, elle ressemblait à celle qu’elle était quand elle avait dix-sept ans, quand il l’avait connue. Il quitta cependant la chambre pour rejoindre sa fille qui sanglotait bruyamment.

Après de longs efforts pour rassurer l’enfant, il la laissa endormie et revint dans le lit, fatigué et énervé. Ethel dormait toujours calmement, avec sur son visage ce sourire angélique auquel nul ne pouvait résister. Mais il n’était plus d’humeur à s’émerveiller devant les grâces de sa femme. Il la secoua en l’appelant par son prénom : “Ethel ! Ethel ! Tu n’entends pas ta fille qui pleure ?” Elle bondit et prêta l’oreille.

“- Mais non, elle ne pleure pas.
- Non, elle ne pleure plus. C’est moi qui suis allé la consoler, pendant que tu dormais bien tranquillement.”

Ethel répondit alors assez vivement, contrariée à la fois par la culpabilité et par l’impression diffuse d’avoir quitté en s’éveillant un monde plus agréable. Colin était quant à lui irrité par ce réveil impromptu et il s’engagea dans la dispute avec un enthousiasme certain. L’échange dura quelques minutes, après lesquelles chacun se rendormit de son côté du lit, en tournant le dos à son partenaire.

Dès son lever, Ethel demanda qu’un lit soit installé pour Doris dans la chambre des parents. Il fallait bien que ces cauchemars cessent et en ayant sa fille auprès d’elle, elle avait l’impression qu’elle pourrait l’aider. Toutefois, elle ne ressentait plus rien de sa culpabilité d’avoir continué de dormir malgré les cris de l’enfant. Elle se sentait très détendue, plus que jamais depuis plusieurs années, et, puisqu’il faut bien le dire, pleinement heureuse. Sans parvenir à expliquer ce sentiment, elle éprouvait un bien-être et une sérénité parfaits.

Elle entra dans le drawing room pour chercher son agenda qu’elle y avait laissé. L’odeur persistait toujours, malgré les efforts de Colin pour s’en débarrasser. En passant devant la bibliothèque, elle remarqua qu’un livre était encore posé sur la tablette. Elle s’approcha. C’était le même recueil de poésie, mais cette fois, il était ouvert. Elle lut :

“Une langueur nous vient de ces rêveurs, perlés de rosée, le lis et la rose;
Ah ! Chasse-les de tes rêves, mon amour ; la flamme du météore qui passe
Ou la flamme de l’étoile bleue qui s’attarde à l’horizon quand tombe la rosée ;
Car je voudrais que nous soyons changés en oiseaux blancs sur l’écume vagabonde, toi et moi !”

Alors, un grand pan de son passé s’abattit sur elle, comme le déferlement d’un raz-de-marée. Un grand pan qu’elle avait complètement oublié, enfoui dans l’endroit le plus obscur, le plus humide et le plus retiré de sa mémoire. Mais ce passé s’offrit à elle intégralement, sans masque et avec la présence envahissante de la réalité : elle avait déjà lu ce poème, dans une lettre qu’un homme lui avait envoyée, vingt ans plus tôt. Elle se souvenait maintenant de cet homme ! Il l’avait aimée, passionnément, quand elle avait dix-sept ans. Elle aussi avait ressenti quelque chose de cette passion, mais, avec raison, elle avait préféré un amour plus conventionnel, la création d’un foyer, à cette passion aux effets imprévisibles. Cet homme, qui se faisait appeler Nabérius, c’était lui qui fumait la pipe ! Et son regard, c’était celui du reflet dans le miroir et dans la vitrine ! Oh bien sûr, l’homme du reflet était plus âgé (et pourtant cet amant de sa jeunesse était déjà beaucoup plus vieux qu’elle) mais elle ne pouvait se tromper sur son regard, c’était bien le même. Elle avait parfois repensé à cet homme, dans les premières années de son mariage, dans les moments de lassitude. Mais peu à peu, son image s’était estompée et son souvenir avait disparu. Maintenant, toute cette période lui revenait en mémoire. Comment se pouvait-il qu’il lui apparaisse ? Comment se pouvait-il que l’odeur de son tabac se sente dans le drawing room ? Comment se pouvait-il que ce livre sorte toujours de son rayon ? Tout ce qu’elle croyait, tout ce qu’elle savait était ébranlé. Elle ne pouvait plus compter sur aucune de ses certitudes. Bien sûr, elle aurait pu prêter tous ces phénomènes à son inconscient, penser que ces visions, ces odeurs, elle les puisait dans ses souvenirs. Que sa dépression du moment avait exhumé des détails oubliés de sa mémoire. Mais dans ce cas, comment expliquer que sa fille ait vu l’homme ? Comment expliquer que son mari ait senti l’odeur du tabac ? Rien ne pouvait apporter une réponse plausible à ces interrogation, sinon une explication qu’elle refusait de toute son âme. Pourtant, elle ne ressentait nul inconfort, nulle angoisse. Bien au contraire, elle était rassurée, il lui semblait que cette présence surnaturelle la protégeait de toutes ses raisons de s’inquiéter.

Ce jour était un vendredi, le jour de son jogging. Joyeuse, elle enfila ses chaussures de sport et partit vers Brompton Cemetery. Le lieu était calme, comme toujours. Elle prenait plaisir à observer les sautillements des écureuils gris et le vol croassant des corbeaux. Les tombeaux victoriens offraient un cadre sublime et mélancolique à ses rêveries habituelles. Ces rêveries, depuis plusieurs années, étaient tristes ; ce matin-là, elles étaient étrangement gaies.

Elle courut au hasard, pour le plaisir de se perdre, dans les méandres des sentiers les plus écartés du cimetière. Au détour de l’un d’eux, à l’ombre d’un cyprès, elle aperçut, à sa grande surprise, une tombe qui semblait très récente. En s’approchant, elle lut :

“Naberius B. Kramer

Quis legem det amantibus ?
Maior lex amor est sibi.

En lisant la date du décès, elle constata qu’ il était mort trois jours plus tôt. Elle ne put s’empêcher de sourire. Elle retrouvait bien là la personnalité de son vieil ami : lui qui prétendait que rien ne lui était impossible était parvenu à se faire inhumer dans un cimetière où pas une tombe n’avait moins de 50 ans ! Elle fut attendrie en se souvenant de ses rodomontades et de ses extravagances ! Il adorait faire des choses inutiles et absurdes, juste pour se faire remarquer et même juste pour qu’elle le remarque, comme un vieil enfant facétieux ! Il n’avait donc pas changé pendant toutes ces années et, si elle n’avait pas de nouvelles de lui depuis vingt ans, parce que Colin avait insisté pour qu’elle cesse toute correspondance avec lui, il avait eu la lubie de se faire enterrer dans un endroit impossible, à moins d’un demi mile de chez elle (connaissait-il son adresse ?) et où elle allait une fois par semaine. Elle commença à se dire qu’elle avait eu tort de le repousser alors et de lui préférer Colin. Mais aussitôt, comme si quelqu’un le lui avait soufflé à l’oreille, elle se ravisa et comprit que cet homme, si elle était devenue sa maîtresse à dix-sept ans, n’aurait jamais pu lui apporter autant de bonheur que maintenant, en lui montrant que dans ses vieux jours et même au-delà, il continuait de penser à elle. Bien plus, il lui donnait ces preuves, sans être sûr qu’elle les reconnaîtrait, sans attendre de retour, sans la regarder avec un sourire mielleux en espérant pouvoir la posséder en échange. C’était peut-être cela l’amour authentique dont il lui avait parlé, cet amour qui ne nécessite aucune propriété et que, trop jeune, elle n’avait pas compris. Mais maintenant elle comprenait. Elle comprenait qu’il lui avait porté (et lui portait peut-être encore de là où il était) un amour très au-dessus, et même plusieurs cieux au-dessus, de tout ce qu’elle avait pu connaître.

Elle rentra chez elle heureuse comme elle ne l’avait jamais été. Elle n’avait rien ressenti de semblable depuis ses premiers émois amoureux.

Aussi, elle était très calme, le soir, quand elle installa sa fille dans le petit lit placé à côté du sien. Elle se coucha en même temps et ne tarda pas à s’endormir. Colin les rejoignit un peu plus tard. Il était hostile à cette idée de faire dormir l’enfant dans leur chambre et le répéta encore à sa femme. Elle lui sourit affectueusement et se rendormit sans mot dire. Jamais son sommeil n’avait été aussi réparateur, aussi réconfortant, elle avait l’impression d’être dans un berceau.

A 1h17, comme chaque nuit depuis trois jours, Doris cria. Ethel, presque sans quitter son sommeil, lui dit quelques mots de consolation et lui tendit la main.

“Tiens ma main, tu n’auras plus peur.”

Dès qu’elle sentit la pression sur sa main, elle fut plus apaisée encore, plus aucun souci ne pouvait l’atteindre et elle n’entendit plus les sanglots de sa fille. Elle se laissa aller sans retenue à cette félicité si nouvelle. Elle savait bien qu’en prenant Doris auprès d’elle elle pourrait la rassurer... Mais cette main chaude et ferme, large et sèche, presque rugueuse, cette main pouvait-elle être celle de la petite fille ?

Photo d'illustration : image sous licence Creative Commons de Loz Flowers

mercredi 26 janvier 2011

Caroline : une histoire de fantôme


Je suis en train d'écrire une histoire de fantôme (oui, oui, impatient lecteur, vous aurez l'occasion de la lire ! ;) ). Cela m'amène à lire toutes les histoires de ce genre qui passent à ma portée : des textes d'Edgar Poe, de M.R. James, d'Henry James, des frères Benson, de quelques autres...

Et parmi ces textes, figurent bien sûr des récits de Charles Nodier. Je ne puis résister au plaisir de citer ici cette petite nouvelle que je ne connaissais pas. Même si elle traite du même thème général, elle est très différente de ma propre histoire de fantôme parce que je répugne à imaginer un fantôme aussi vindicatif et mesquin. Pourtant, encore que je ne la considère pas comme la meilleure de cet auteur, je trouve cette nouvelle amusante, pour plusieurs détails que je vous laisse le soin d'apprécier, lecteur.

CAROLINE. NOUVELLE.

par Charles Nodier

Une jeune personne de dix-huit ans, nommée Caroline, inspira la plus violente passion à un homme d'un âge mur ; et comme à cinquante ans on est, dit-on, plus amoureux qu'à vingt, quoiqu'avec beaucoup moins de moyens de plaire, l'amant suranné obsédait sans cesse la jeune Caroline, qui était loin de répondre à ses sentimens. Elle eut le tort plus impardonnable de tourner en ridicule et de tourmenter cruellement l'homme qu'elle aurait dû se contenter d'éloigner avec froideur et décence. Au bout de trois ans de persévérance d'une part, et de mauvais traitemens de l'autre, le malheureux amant succomba à une maladie, dont son funeste amour fut en grande partie le principe.
Se sentant près de sa fin, il sollicita, pour grâce dernière, que Caroline daignât au moins venir recevoir son éternel adieu. La jeune personne refusa séchement de se rendre à cette demande. Une de ses amies qui était présente, lui dit avec douceur, qu'elle ferait bien d'accorder cette triste consolation à un infortuné qui mourait pour elle et par elle. Ses instances furent inutiles. On vint une seconde fois faire la même prière, en ajoutant que le malade demandait à voir Caroline, plus par intérêt pour elle que pour lui. Mais ce second message ne fut pas plus heureux que le premier.
L'amie de Caroline, outrée de cette dureté envers un mourant, la pressa avec plus de vivacité, et lui reprocha sa coquetterie et ses mauvais procédés envers un homme à qui elle pouvait au moins offrir en expiation, un instant de pitié. Caroline, fatiguée de ses importunités, consentit enfin d'assez mauvaise grâce, et dit : «Allons, conduisez-moi donc chez votre protégé ; mais nous n'y resterons qu'un moment, je vous en avertis ; je n'aime ni les mourans ni les morts.»
Les deux amies partirent enfin. Le mourant, voyant entrer Caroline, fit un dernier effort, et prenant la parole, d'une voix éteinte. «Il n'est plus tems, Mademoiselle, dit-il, vous m'avez refusé avec barbarie le bonheur de vous voir, quand je vous en ai fait prier ; et je ne désirais que vous pardonner ma mort. Vous me verrez dorénavant plus fréquemment que par le passé. Souvenez-vous seulement que vous avez mis trois ans à me conduire douloureusement au tombeau... Adieu, mademoiselle... A cette nuit.»
En achevant ces paroles, qu'il eut une peine infinie à prononcer, il expira.
Caroline, saisie de frayeur, s'enfuit précipitamment ; et son amie employa tous les moyens possibles pour calmer son extrême agitation.
Caroline la supplia de passer la nuit avec elle ; on lui dressa un lit dans la même chambre. On laissa les flambeaux allumés, et les deux amies, ne pouvant dormir, s'entretinrent long-tems ensemble.
Tout-à-coup, vers minuit, les lumières s'éteignent d'elles-mêmes.
Caroline s'écrie avec terreur : «le voilà ! le voilà !» Son amie n'entendant plus que des soupirs étouffés, suivis d'un profond silence, ranime ses forces, et sonne avec vivacité ; on accourt, on essaie de rallumer les flambeaux, mais inutilement. Au bout d'un quart d'heure, passé dans les plus mortelles angoisses, on entend l'heure ; Caroline pousse un profond soupir, comme une personne qui sort d'un long assoupissement. Les bougies se rallument d'elles-mêmes ; les gens de la maison se retirent, et Caroline dit d'une voix mourante : «Ah ! il est parti enfin !-Tu l'as donc vu ?-Oui, et je ne suis que trop sûre qu'il exécutera ses menaces.-Et quoi ! t'aurait-il parlé ?-Voici ce que je viens d'entendre : Pendant trois ans, je viendrai toutes les nuits, passer un quart-d'heure avec vous.
Du reste, soyez tranquille, je ne vous ferai aucun mal ; je borne ma vengeance à vous forcer de voir chaque nuit, celui que vous avez conduit au tombeau par votre imprudente conduite.» L'amie, peu curieuse de voir la même scène se renouveler, refusa de passer les nuits suivantes avec Caroline, qui lui reprocha de l'abandonner à un vampire. Les visites nocturnes continuèrent.
Caroline, belle, riche et maîtresse de ses actions, à vingt-un ans, voulut se marier, dans l'espoir d'éloigner le fantôme ; mais le bruit de ces apparitions retint les prétendans. Un seul, un gascon, nommé Monsieur de Forbignac, se présenta pour époux. La nécessité le fit agréer ; mais dès le lendemain des noces, (sans qu'on put savoir comment s'était passée la nuit), il disparut avec la dot, et quantité de bijoux qui n'en faisaient pas partie.
L'amie de Caroline, sensible à tant de malheurs, accourut auprès d'elle, la consola de son mieux, et l'emmena dans une terre où elle acheva tristement sa pénitence. Les trois ans écoulés, son vampire lui annonça enfin qu'elle ne le verrait plus ; il tint parole. Une leçon aussi sévère adoucit son caractère. La mort de M. de Forbignac, qui eut l'honnêteté de ne pas revenir, laissa Caroline libre de se remarier, et cette fois elle trouva un époux qui la rendit parfaitement heureuse.

(texte trouvé à l'adresse http://www.inlibroveritas.net/lire/oeuvre17776-chapitre85981.html )
Illustration : Léon Séché, Revue Cénacle de la Muse française [Public domain], via Wikimedia Commons

samedi 18 décembre 2010

Ninja : Histoire d'amour à la mode romantique



Octave aurait tout accepté. Il aurait pu tout entendre, tout pardonner, avec une indulgence difficile à distinguer de la faiblesse. Il aurait tout accepté, sauf le mépris, sauf l'indifférence. Il voulait être avec elle. Non pas d'une façon vulgaire et matérielle. Il éprouvait d'ailleurs une certaine répugnance à cette promiscuité que certains considèrent comme de l'amour. Ce qu'il voulait, la seule chose qui puisse le satisfaire était qu'elle pense à lui.

Il avait rencontré Prascovie par hasard dans un forum sur Internet. Ils avaient dialogué et s'étaient découvert de nombreux goûts en commun, surtout en matière de littérature. C'était assez inattendu, puisqu'il avait vingt ans de plus qu'elle, mais il n'avait déjà pas la maturité d'un homme de son âge. Il n'est pas utile de préciser que, d'emblée, toute pensée de séduction était exclue de cette relation ; surtout qu'il n'était finalement pas si âgé et donc qu'elle était alors à peine sortie de l'enfance, éblouie et découvrant le monde avec émerveillement et cruauté. En outre, il était marié et père de famille, et ne ressentait nul attrait pour l'adultère.

Ils avaient ainsi échangé régulièrement, de plus en plus souvent, puis quotidiennement. Ces conversations étaient devenues une habitude dont ils auraient eu du mal à se passer, au point qu'il ne faisait rien dans sa journée sans penser à la façon dont il le lui raconterait, même si, en réalité, il oubliait ces minces détails au moment de leurs conversations. Elle restait pour lui une amie, une confidente à qui il pouvait tout dire ; il la regardait avec un oeil quasi-paternel. Pourtant, petit à petit, après des mois de ces rencontres virtuelles, elle commença à montrer des signes d'un plus grand attachement, elle faisait de charmants caprices quand, à cause de son travail, il ne pouvait lui consacrer autant de temps qu'elle l'aurait voulu, manifestait des mouvements d'humeur quand elle le savait avec d'autres femmes, ou faisait part de son impatience quand il ne pouvait communiquer avec elle pendant quelques jours. En s'interrogeant sur ces réactions, il en vint à la conclusion que lui aussi éprouvait pour elle des sentiments qui n'étaient pas ceux des premiers jours. Il finit par lui avouer ces sentiments et elle accueillit cet aveu avec bienveillance. Leur relation devint une relation amoureuse, même si la distance et le recours aux communications électroniques rendaient cet amour très virtuel.

Octave hésitait dans son dressing. Choisirait-il une tenue de ninja qui convenait bien à ce qu'il allait faire ? Ou bien préférerait-il le costume croisé bleu marine qu'il portait à chaque fois qu'il la rencontrait par hasard dans la rue ? Un costume droit anthracite lui sembla finalement un bon compromis entre les deux.

Il donna un dernier regard dans la glace, ajusta sa cravate, la rouge, celle dont elle lui avait parlé un jour, avant de descendre dans sa bibliothèque. Le pistolet était encore posé sur le bureau. C'était un antique pistolet automatique militaire qu'il avait hérité de son père. Il avait beaucoup joué avec cette arme un certain soir des semaines précédentes. Il avait été étonné de constater comme la détente était facile à actionner, alors qu'il se souvenait qu'enfant il avait besoin de l'aide de son père pour tirer des balles à blanc.

En prenant l'arme dans sa main, il se ramentevit le désespoir qui l'avait conduit à la sortir de la caisse où elle était enfermée. C'était le soir où elle avait annoncé qu'elle était en couple avec un jeune homme. En soi, cela ne justifiait pas son désespoir : il était bien naturel qu'elle voulût vivre normalement et qu'elle ressentît le désir d'une relation stable que la situation d'Octave ne lui permettait pas de lui offrir. Ce qui l'avait désespéré, c'était la soudaineté de cette annonce et la promptitude avec laquelle elle avait semblé l'oublier à partir de cet instant. Cette impression du premier soir se confirma dans les jours suivants : tous ses messages et ses efforts pour engager une conversation demeurèrent sans suite. Il comprenait bien que sa vie à elle s'était trouvée soudainement comblée par cette relation, mais de son côté, ne pouvait-elle pas comprendre qu'elle laissait ainsi une béance monstrueuse dans sa vie à lui ? Était-il impossible pour elle de saisir que, s'il avait passé avec elle plusieurs heures par jour pendant un an, c'était parce qu'elle n'était pas juste une connaissance avec qui on dialogue négligemment de temps à autre ?

Il fit coulisser le chargeur et prit la boîte de munitions. Il en tira une cartouche, qu'il glissa dans le magasin. Il hésita un instant en en prenant une autre ; il lui semblait infamant de charger complètement, cela lui paraissait une pratique de malfrat. Une balle lui suffisait pour faire ce qu'il avait à faire. Il consentit toutefois à introduire la seconde, pour le cas, éminemment improbable, où la première manquerait sa cible.

Il se demanda quelle était la meilleure façon de porter ce pistolet pour ne pas être encombré. Après l'avoir placé successivement dans la poche de son pantalon, dans celle de sa veste, il résolut de le glisser dans sa ceinture, dans son dos.

Ainsi rassuré, il prit place dans son fauteuil au coin du feu, se servit un verre de whisky et commença à lire le livre de Théophile Gautier qui était posé sur le guéridon. Lorsque son verre fut vide, il se leva, se rendit dans le garage et se mit au volant de sa voiture.

Il roula longtemps sans prêter attention à la musique qu'il avait mise machinalement. Son esprit vagabondait, échafaudait des scénarios. Surtout, il se souvint en frémissant d'un fait divers dont les journaux avaient parlé alors qu'il avait déjà commencé à élaborer le plan de son entreprise : un forcené, ancien militaire, avait pris un homme en otage sous la menace d'une arme ; cerné par la police, il avait essayé de se suicider, sans succès, avant d'être arrêté, grièvement blessé. Il conçut le souhait que son entreprise n'ait pas la même issue ; peut-être même fit-il une brève prière dans ce sens.

Il passa une première fois devant la maison. Le mur extérieur était haut, mais on pouvait voir de la lumière aux fenêtres de l'étage dont les volets étaient ouverts. Rassuré de cette preuve qu'elle n'était pas partie en famille fêter Noël à l'extérieur, il alla se garer à quelque distance pour ne pas éveiller les soupçons. Quand il sortit de sa voiture, un de ses frères ninjas apparut dans un éclair aveuglant. D'un geste à peine perceptible, il lui donna congé et l'autre disparut avant même que le nuage de fumée de son apparition fût dissipé. Ce n'était pas là une mission qui se puisse mener à plusieurs.

Il traversa une lande vide ; il connaissait le chemin comme le dos de sa main. Tout en marchant silencieusement, il continuait de penser à elle, comme à chaque instant depuis si longtemps. Bien peu aurait suffi pour qu'il fût satisfait de leur relation. Il aurait seulement voulu compter un peu pour elle, il aurait seulement voulu qu'elle pensât un peu à lui, comme quand, plus tôt, elle lui envoyait des SMS depuis les bras d'un autre, comme quand elle se plaignait de ses absences. Il aurait été transporté d'avoir une petite place dans son esprit, sans avoir besoin de baisers, de peaux qui se touchent ou de salives qui se mêlent. Mais même cette place, il l'avait perdue. "Oubli", ce mot résumait tout ce qu'il était devenu pour elle et sa seule évocation lui serrait la gorge.

Il était parvenu au pied du mur d'enceinte. Il s'assura de la présence du pistolet à sa ceinture. Retrouvant ses réflexes de ninja, il s'entoura le visage avec la longue écharpe de cachemire dont il s'était muni. D'un saut périlleux, il franchit le haut mur. Quand il tomba en silence de l'autre côté, un berger allemand se posta devant lui en aboyant et un projecteur fixé au mur s'alluma. En une fraction de seconde, avant même le troisième aboiement, il posa deux doigts sur la gorge de l'animal qui s'endormit sans un bruit. De l'autre main, il avait porté une sarbacane à sa bouche. Il la pointa vers le projecteur et la lumière disparut avec un faible claquement.

Octave resta immobile et silencieux quelques instants, pendant lesquels il songea à neutraliser l'alarme, avant de se raviser, estimant que son geste serait ainsi plus théâtral. Il s'approcha de la maison, enleva l'écharpe de son visage et la noua à la poignée de la porte, puis lança son kaginawa et escalada prestement le mur jusqu'à une fenêtre aux volets fermés. Il regretta ce détail, redoutant de trouver Prascovie dans une situation délicate, dans une tenue gênante ou pire, dans les bras de son ami. Il aurait voulu pouvoir vérifier avant de révéler sa présence, mais il était trop tard. Il tira une longue lame de sa manche, avec laquelle il ouvrit en moins d'une seconde les volets et la fenêtre. Prascovie s'était approchée de la fenêtre en entendant le bruit, il se trouvait face à elle, stupéfaite. Dès l'ouverture du volet, une sonnerie stridente s'était mise à retentir. Il la regarda un instant en souriant, pour essayer de la rassurer et pour jouir une dernière fois de la contemplation de ses yeux bleus. Mais quand il vit que la porte de la chambre s'ouvrait, il se hâta avec calme de saisir son arme sous sa veste. Prascovie eut à peine le temps de frémir en voyant le pistolet. Aussitôt, il porta le canon sur sa tempe et pressa la détente.

On aurait dit que la détonation durait plusieurs minutes. Prascovie resta tétanisée, ses yeux demeuraient attachés au regard de l'intrus. Celui-ci resta fixé sur elle avec une expression de tendresse, même après que la partie gauche du visage d'Octave eut disparu dans une explosion sanglante. Sa tempe droite s'était ouverte en une grande plaie en forme d'étoile dont une des branches courait jusqu'à la lèvre supérieure, d'où s'écoula un mince filet de sang. Une fumée légère s'échappait mollement du centre de cette plaie, comme si l'âme d'Octave était en train de s'enfuir paresseusement vers les cieux.

Deux larmes coulèrent lentement sur les joues de la jeune fille, lavant sur leur passage les gouttelettes de sang dont son visage avait été maculé. Ces larmes tombèrent au sol en déposant deux petites taches rose pâle sur le parquet.

A partir de cette nuit, elle n'oublia plus jamais le regard de cet homme qui l'avait aimée, et longtemps après avoir oublié son petit ami du moment, elle se réveilla chaque nuit en rêvant de ces yeux.

Illustration : photo sous licence Creative Commons Attribution-Share Alike 2.0 Generic de brunkfordbraun

mardi 2 novembre 2010

Redoutable fumée d'estime

J'ai fait le 22 octobre une expérience assez inhabituelle : j'ai contemplé pendant quelque temps l'incendie d'une maison. L'affaire était simple : la maison, isolée dans les vignes, au bord de la route, était habitée par une dame âgée seule. Deux gendarmes, pendant une patrouille de routine, ont remarqué le début d'incendie. Ils ont évacué l'habitante, qui n'avait rien remarqué et ont décidé d'interrompre la circulation sur la route, craignant l'explosion d'une bouteille de gaz qu'ils avaient remarquée sur les lieux. J'étais la deuxième voiture ainsi immobilisée et, pour ne pas gêner l'arrivée des pompiers, ils nous ont interdit de faire demi-tour. J'ai donc pu rester un bon moment à méditer sur cet incendie, tout en assistant à sa progression.

J'ai imaginé ce que pouvait avoir perdu cette femme et, pour mieux me le représenter, j'ai pensé à ce que je perdrais si ma propre maison brûlait. Oh ! Rien qui soit aucunement susceptible de faire perdre le sourire à mon assureur ! Mais la photo de mes arrière-grands-parents qui est sur la cheminée de ma bibliothèque, des centaines de livres dont la seule valeur est d'être introuvables, les fauteuils sur lesquels je m'asseyais enfant pour regarder des dessins animés, celui où je m'installe pour boire mon café en écoutant le chant des oiseaux, quelques chemises dont la couleur passée et la patine ne pourraient m'être rendues par aucun moyen... Je ne doutais pas que, de le même façon, avec cette maison brûlât toute une vie.

Je fus alors frappé par le contraste entre cette réflexion et le spectacle que j'avais devant les yeux. La violence de la nature me fascine et je me suis souvent surpris à espérer des explosions en voyant choir des objets. Cette fascination est sans doute à rapprocher de celle qu'évoque Lucrèce ("Suave, mari magno turbantibus aequora ventis,/E terra magnum alterius spectare laborem", De Natura rerum, II, 1-2) Mais de cette violence, rien. Les flammes étaient immenses et ont gagné en quelques minutes seulement l'habitation entière, mais elles semblaient langoureusement sereines. Le ciel était d'un bleu limpide et la fumée même paraissait hésiter à la troubler, préférant se répandre en une vague nappe brumeuse. Lors même que l'alimentation électrique a pris feu en jetant des gerbes d'étincelles, le silence est resté parfait ou, pour mieux dire, banal. La toiture en s'effondrant ne fit qu'un sobre "pouf" qui ne différait en rien de celui que fait un livre tombant à plat sur une table. Comment une vie pouvait-elle ainsi se consumer sans plus de trouble ?

Il se trouve que, le week-end avant cet événement, j'avais été trahi par quelqu'un que j'aimais. J'en avais conçu une colère effroyable qui me causa plusieurs nuits blanches, nuits d'errances désespérées, de sac et de ressac. J'avais de le même façon été affecté que ce cataclysme ne changeât rien au quotidien du monde et que la boulangère continuât de sourire en vendant son pain. A quoi bon le pain ?

Non, en effet, cette maison qui brûlait n'était qu'une maison, de même que la trahison dont j'avais été l'objet n'était qu'une trahison. J'ai déjà eu l'occasion de citer le conseil d'Epictète :

Εφ' ἑκάστου τῶν ψυχαγωγούντων ἢ χρείαν παρεχόντων ἢ στεργομένων μέμνησο ἐπιλέγειν, ὁποῖόν ἐστιν, ἀπὸ τῶν σμικροτάτων ἀρξάμενος: ἂν χύτραν στέργῃς, ὅτι "χύτραν στέργω". κατεαγείσης γὰρ αὐτῆς οὐ ταραχθήσῃ: ἂν παιδίον σαυτοῦ καταφιλῇς ἢ γυναῖκα, ὅτι ἄνθρωπον καταφιλεῖς: ἀποθανόντος γὰρ οὐ ταραχθήσῃ. (Arrien, Manuel d'Epictète, III)

(A propos de tout objet d'agrément, d'utilité ou d'affection, n'oublie pas de te dire en toi-même ce qu'il est, à commencer par les moins considérables. Si tu aimes une marmite, dis : « C'est une marmite que j'aime ; » alors, quand elle se cassera, tu n'en seras pas troublé : quand tu embrasses ton enfant ou ta femme, dis-toi que c'est un être humain que tu embrasses ; et alors sa mort ne te troublera pas. (traduction Jean-François Thurot, 1899))
D'une façon analogue, Marc Aurèle écrivait :
Οἷον δὴ τὸ φαντασίαν λαμβάνειν ἐπὶ τῶν ὄψων καὶ τῶν τοιούτων ἐδωδίμων, ὅτι νεκρὸς οὗτος ἰχθύος, οὗτος δὲ νεκρὸς ὄρνιθος ἢ χοίρου· καὶ πάλιν, ὅτι ὁ Φάλερνος χυλάριόν ἐστι ταφυλίου καὶ ἡ περιπόρφυρος τριχία προβατίου αἱματίῳ κόγχης δεδευμένα· καὶ ἐπὶ τῶν κατὰ τὴν συνουσίαν ἐντερίου παράτριψις καὶ μετά τινος σπασμοῦ μυξαρίου ἔκκρισις· οἷαι δὴ αὗταί εἰσιν αἱ φαντασίαι καθικνούμεναι αὐτῶν τῶν πραγμάτων καὶ διεξιοῦσαι δἰ αὐτῶν, ὥστε ὁρᾶν οἷά τινά ποτ'ἐστιν. Οὕτως δεῖ παῤ ὅλον τὸν βίον ποιεῖν καὶ ὅπου λίαν ἀξιόπιστα τὰ πράγματα φαντάζεται, ἀπογυμνοῦν αὐτὰ καὶ τὴν εὐτέλειαν αὐτῶν καθορᾶν καὶ τὴν ἱστορίαν ἐφ'ᾗ σεμνύνεται περιαιρεῖν. Δεινὸς γὰρ ὁ τῦφος παραλογιστὴς καὶ ὅτε δοκεῖς μάλιστα περὶ τὰ σπουδαῖα καταγίνεσθαι, τότε μάλιστα καταγοητεύῃ. (Marc Aurèle, Pensées pour moi-même, VI, 13)

("De même que l'on peut se faire une représentation de ce que sont les mets et les autres aliments de ce genre en se disant : ceci est le cadavre d'un poisson ; cela, le cadavre d'un oiseau ou d'un porc ; et encore, en disant du Falerne, qu'il est le jus d'un grappillon ; de la robe prétexte, qu'elle est du poil de brebis trempé dans le sang d'un coquillage ; de l'accouplement, qu'il est le frottement d'un boyau et l'éjaculation, avec un certain spasme, d'un peu de morve. De la même façon que ces représentations atteignent leurs objets, les pénètrent et font voir ce qu'ils sont, de même faut-il faire durant toute ta vie ; et, toutes les fois que les choses te semblent trop dignes de confiance, mets-le à nu, rends-toi compte de leur peu de valeur et dépouille-les de cette fiction qui les rend vénérables. C'est un redoutable sophiste que cette fumée d'estime ; et, lorsque tu crois t'occuper le mieux à de sérieuses choses, c'est alors qu'elle vient t'ensorceler le mieux." (traduction de Mario Meunier))
Les stoïciens m'ont toujours été une compagnie réconfortante et ce changement de point de vue sur les choses est sans aucun doute un précepte à suivre.

Il est un autre texte qui réconforte dans la lutte contre l'adversité, c'est celui de R. Kipling :

If you can keep your head when all about you
Are losing theirs and blaming it on you;
If you can trust yourself when all men doubt you,
But make allowance for their doubting too:
If you can wait and not be tired by waiting,
Or being lied about, don’t deal in lies,
Or being hated, don’t give way to hating,
And yet don’t look too good, nor talk too wise;

If you can dream—and not make dreams your master;
If you can think—and not make thoughts your aim,
If you can meet with Triumph and Disaster
And treat those two imposters just the same:
If you can bear to hear the truth you’ve spoken
Twisted by knaves to make a trap for fools,
Or watch the things you gave your life to, broken,
And stoop and build ’em up with worn-out tools;

If you can make one heap of all your winnings
And risk it on one turn of pitch-and-toss,
And lose, and start again at your beginnings
And never breathe a word about your loss:
If you can force your heart and nerve and sinew
To serve your turn long after they are gone,
And so hold on when there is nothing in you
Except the Will which says to them: "Hold on!"

If you can talk with crowds and keep your virtue,
Or walk with Kings—nor lose the common touch,
If neither foes nor loving friends can hurt you,
If all men count with you, but none too much:
If you can fill the unforgiving minute
With sixty seconds’ worth of distance run,
Yours is the Earth and everything that’s in it,
And—which is more—you’ll be a Man, my son!

(Rudyard Kipling, "If—". Je ne donne pas de traduction, par paresse essentiellement. Il circule ici ou là une "traduction", magnifique au demeurant, que l'on doit à André Maurois ; malheureusement, je ne maîtrise pas assez bien l'anglais (ou le français) pour comprendre quel rapport il y a entre cette "traduction" et le texte original, sinon une vague similitude de thème...)

Ce poème est souvent considéré comme caractéristique de ce qu'on est convenu le "stoïcisme victorien" et du flegme britannique. La comparaison avec les extraits d'Epictète et de Marc Aurèle est amusante : combien plus digne est la position de Kipling, mais combien moins humoristique !